© Winston Churchill en 1899 lors de la Guerre des Boers / Droits réservés

par Marc Houver

« Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années ». Cette sentence de Corneille sied à ravir à Winston Churchill. Car si l’on connaît l’homme politique britannique né dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle dans l’Oxfordshire, plusieurs fois ministre, puis Premier Lord de l’amirauté et deux fois premier ministre, artisan essentiel de la victoire alliée contre les forces de l’Axe, on sait peu de choses de l’enfance de ce chef exceptionnel.

Winston Churchill est sans doute une des personnalités emblématiques qui résume le mieux le 20e siècle et ses enjeux. À tel point que l’on pense tout savoir de l’homme à la silhouette voutée et au regard malicieux, qui a porté sur ses puissantes épaules la lutte contre les deux plus grands totalitarismes de cette époque, en l’occurrence le nazisme et le communisme. Il y a eu tant d’ouvrages, d’articles, de films et de reportages qui lui ont été consacrés, que l’existence de l’ancien Premier ministre britannique ne semble plus receler le moindre secret. Oser encore écrire sur lui relève en quelque sorte de la gageure. 

Et si l’on tentait malgré tout une autre approche, moins conventionnelle sûrement, qui consisterait à aller à la rencontre de l’homme à travers ses propres écrits ? Churchill vu par Winston en quelque sorte. Car Churchill n’a pas seulement été un acteur de son temps qui savait porter le glaive. Il a aussi été un écrivain dont la plume a été couronnée par le prestigieux prix Nobel de littérature, en 1953. Parmi sa copieuse production, il est une série de textes qui mérite un détour particulier : ce sont ses premiers écrits, regroupés en un ouvrage intitulé fort justement Mes jeunes années. 

Dans cet ouvrage, Winston Churchill, parle de lui-même. Une prose qui forme un livre de plus de 450 pages, dont le héros est un jeune homme qui se construit pour marquer l’Histoire. Loin de l’iconographie traditionnelle, celle du dirigeant au profil bedonnant, tétant goulument une vitole et s’abreuvant largement de pur malt ou de bulles champenoises, le livre dont il est question invite le lecteur à emprunter les pas d’un beau et svelte militaire.

Une approche qui permet de tordre le cou à nombres d’idées reçues et mène au constat que c’est à travers un effort permanent sur lui-même que Winston a rencontré Churchill, tout au long d’un parcours de vie forgé d’une poigne de fer. Dans ce besoin obsessionnel d’écrire sur lui-même, l’intéressé dresse aussi le tableau d’une époque et d’une forme de nostalgie, celle d’un 19e siècle finissant et d’un 20e siècle fort des promesses et potentialités de l’avenir. 

D’une certaine façon, et si un tel oxymore avait du sens, Winston nous offre des mémoires de jeunesse, au cours desquelles il nous invite à une déambulation où l’humour le dispute à l’horreur. Une illustration du flegme britannique dont Churchill a été un des meilleurs ambassadeurs. Un cheminement au cours duquel on peut approcher un homme qui a pour projet de faire de sa propre vie une œuvre. 

Pour ce jeune adulte exceptionnel, une vie est un tout qui commence… dès l’enfance. Ce qui, pour tout un chacun, peut sembler être une tautologie, est d’abord révélateur d’un tempérament, celui d’un homme qui veut se souvenir de tout pour en faire sans cesse usage. Comme on construirait sa vie dans une sédimentation féconde.

Ainsi, Mes jeunes années débute par un chapitre intitulé Enfance avec un questionnement simple : « Quand commence-t-on à se souvenir ? Quand les lumières incertaines et les ombres de la conscience qui s’éveille impriment-elles leurs marques sur l’esprit d’un enfant ? » Par-delà un style littéraire de qualité, le fond de la réflexion débute par la grande question à laquelle se sont sans doute confrontés tous les humains dignes de ce nom, à un moment ou à un autre de leur existence. 

La réponse ne se fait pas attendre : « Je me souviens de mon grand-père, le vice-roi (1), dévoilant la statue de lord Gough, en 1878 (2). Une grande foule noire, des soldats en uniformes rouges à cheval, des cordes écartant une toile brune luisante, le vieux duc, mon redoutable grand-père, s’adressant aux spectateurs d’une voix forte. Je me rappelle même une phrase de sons discours : « et d’une volée foudroyante, il brisa les rangs ennemis ». Je comprenais fort bien qu’il parlait de guerre et de combats et qu’une « volée » désignait ce que les soldats en uniformes noirs (les carabiniers) faisaient si souvent et avec un tel fracas dans le Phoenix Park où l’on m’emmenait pour mes promenades matinales. C’est là, je crois, mon premier souvenir cohérent ». 

Voilà les premiers stigmates d’un homme pour le moins singulier, tel qu’il se décrit, mais surtout tel qu’il se ressent. Il est un sujet de Sa Majesté, parfaitement assumé comme tel, mais trop brillant pour entrer dans les « cadres » et notamment celui de l’école. L’intéressé ne s’en excuse pas : « Combien je détestais ce collège, et quelle vie d’angoisse j’y vécus pendant plus de deux ans (…) Mes maitres me jugeaient à la fois arriéré et précoce, lisant des livres bien au-dessus de mon âge et, malgré cela, en queue de classe ». Tout est dit en une seule phrase. Avec le recul nécessaire de ceux qui savent qui ils sont, il ajoute : « Quand ni ma raison, ni mon imagination, ni mon intérêt n’étaient excités, je ne voulais ni ne pouvais apprendre ». 

Les rencontres avec d’excellents pédagogues n’y changeront presque rien, Churchill continue à échouer aux examens et admet que l’école constitue « la période la moins agréable, mais aussi la plus vide et la plus malheureuse de (sa) vie ». Pis encore, son constat est sans concession : « J’ai été heureux chaque année de ma vie depuis que je suis un homme. Mais cet interlude du collège marque une tache gris sombre sur la carte de mon voyage ».

L’action va avoir raison de cette malédiction première et aider à cautériser cette plaie à jamais béante. Churchill se laisse « embarquer dans la carrière militaire (…) comme la plupart des jeunes écervelés (qui cherchent) la bagarre (et ont pour) seul espoir (…) qu’il arrivât quelque chose de passionnant ». Il le comprend très vite, l’odeur de la poudre, voilà son adrénaline. Il l’avoue, il aurait aimé « avoir dix-neuf ans en 1793, avec plus de vingt ans de guerre contre Napoléon devant soi ! » Une ambition surprenante pour n’importe qui mais tellement indispensable pour le génie qui nait. 

Winston, en « adoptant de très bonne heure (…) un système de croyances auxquelles (il) avait envie de croire, tout en laissant (sa) raison s’aventurer librement sur toutes les voies qu’elle était apte à fouler », démontre qu’il n’est pas le commun des mortels. Il croit en sa bonne étoile : « La chance est continuellement à l’œuvre dans nos existences, mais nous ne voyons pas toujours clairement comme elle travaille ». Une forme de préscience qui exacerbe la conviction que « dans le steeple-chase de la vie, il faut sauter les obstacles quand ils se présentent ».

Autant de certitudes profondes qui expliquent cette appétence à vivre la guerre. La guerre, ce moment où « chaque pas pouvait apporter la mort » sans avoir « le temps de prendre de grandes précautions ». Après tout, la guerre n’est-elle pas la plus belle métaphore de la vie ? Churchill en est persuadé : « Dans une certaine mesure, une charge de cavalerie ressemble beaucoup à la vie. Tant que l’on est indemne, bien en selle, que l’on a son cheval en main et qu’on est solidement armé, de nombreux ennemis s’écartent sur votre passage. Mais dès que vous avez perdu un étrier, que vous avez une rêne coupée, que vous avez lâché votre arme, que vous êtes blessé ou que votre cheval est touché, alors c’est l’instant où de tous côtés l’ennemi fonce sur vous ». 

Mais s’il reconnaît que la vie est tout d’abord une lutte, il n’adule pas pour autant la guerre : « Jamais, jamais, jamais on ne doit croire qu’une guerre sera simple et facile. L’homme d’État qui cède à la fièvre de la guerre doit savoir qu’une fois le signal donné, il cesse d’être le maître de la politique à suivre pour devenir l’esclave d’événements imprévisibles et incontrôlables », car « il n’y aurait pas de guerre si l’adversaire ne pensait pas qu’il a aussi une chance ». 

Une certitude qu’il construit en couvrant, en qualité de correspondant, la guerre des Boers(3). Un conflit sans merci que livrent les Anglais aux pionniers blancs d’Afrique du Sud, originaires des régions néerlandophones d’Europe. Le pouvoir britannique n’hésite pas à interner près de 120 000 hommes, femmes, enfants et vieillards dans des camps de concentration, dans lesquels plus de 30 000 personnes vont avoir rendez-vous avec une mort atroce. Une façon pour le moins inhumaine de traiter ceux que Churchill définit pourtant dans son ouvrage comme « les gens les plus humains de la terre » et « comme les ennemis les plus généreux ». Il nourrit même pour le général Louis Botha(4) la plus sincère admiration et même de l’amitié. 

C’est sans doute édifié par cette terrible expérience que, conformément à la devise latine « Parcere subjectis et debellare superbos » (« Épargner les vaincus et faire la guerre aux superbes »), que Winston Churchill veillait toujours à ce que, même au plus fort des tensions, « l’humanité et la civilisation ne furent jamais totalement bannies ». C’est sans doute habité par cette ferme conviction que le « vieux lion » a conduit la seconde guerre-mondiale, pour changer le cours de l’Histoire mais surtout pour conserver les valeurs de la civilisation.  

(1) Le grand-père de Winston Churchill est vice-roi d’Irlande.
(2) Winston Churchill est né le 30 novembre 1874, ce qui permet de conclure qu’il a moins de quatre ans quand il se souvient la première fois.
(3) Colons de l’Afrique australe, d’origine néerlandaise, habitant le Transvaal et l’Orange. Ils furent vaincus en 1902 par les Anglais après deux ans et demi de lutte contre les Anglais.
(4) Louis Botha, général et homme d’État sud-africain (1862-1919). Réorganisateur de l’armée boer, il lutta contre les Anglais avant de devenir Premier ministre du Transvaal (1907), puis de l’Union sud-africaine (1910).

Vive la jeunesse !

« Venez maintenant, vous les jeunes du monde entier ! On a plus que jamais besoin de vous pour combler les vides d’une génération décimée par la guerre. Vous n’avez pas une heure à perdre. Vous devez prendre votre place aux premières lignes de la vie. De vingt à vingt-cinq ans ! Voilà les grandes années ! Ne vous contentez pas de ce que vous trouvez. « La terre vous appartient avec tous ses biens. » Recueillez votre héritage, acceptez vos responsabilités. Brandissez de nouveaux et glorieux étendards, marchez contre les nouveaux ennemis qui sans cesse se regroupent devant l’armée de l’humanité et qu’il suffit d’attaquer pour vaincre. N’acceptez jamais qu’on vous réponde non. Ne vous résignez jamais à l’échec. Ne vous laissez pas duper par le simple succès personnel ni par la soumission. Vous commettrez toutes sortes d’erreurs ; mais tant que vous serez généreux et sincère, déterminés aussi, vous ne pourrez faire de mal au monde ni même de lui nuire gravement. Le monde a été créé pour être subjugué et conquis par la jeunesse. Il ne vit et ne survit qu’au prix de conquêtes successives. »

Un passage d’une criante actualité au moment où la jeunesse se désespère de son époque…


Une hygiène de vie particulière

« Je suis absolument persuadé que les Romains calculaient leur emploi du temps quotidien beaucoup mieux que nous. Ils se levaient avant le soleil en toutes saisons. Nous ne voyons jamais l’aube, si ce n’est en temps de guerre. Il nous arrive de voir le coucher du soleil. Le coucher du soleil est messager de la tristesse ; l’aube est messagère de l’espoir. Le repos et le sommeil au milieu de la journée redonnent des forces au corps humain, beaucoup plus qu’une longue nuit. Nous n’avons pas été créés par la nature pour travailler, ou même pour jouer de huit heures du matin à minuit. Nous demandons à notre organisme un effort à la fois injuste et déraisonnable. Que ce soit pour nos affaires ou pour notre plaisir, mental ou physique, nous devrions couper nos journées et nos marches en deux. »


L’apprentissage du whisky

Winston Churchill jeunesse whisky

© 123RF

C’est quand il faisait partie du corps expéditionnaire de Malakand, que Winston Churchill remporta une victoire sur… le whisky. Une bataille épique si l’on en juge par les propos de l’intéressé : « Jusqu’alors, je n’avais jamais été capable de boire du whisky. J’en détestais le goût. (…) Je pris une décision héroïque. Mon moral de fer me soutint en l’occurrence. (…) Désireux de m’habituer aux conditions du service actif, je triomphai des faiblesses ordinaires de la chair. Au bout de (…) cinq jours, j’avais complètement maîtrisé ma répugnance à l’égard du whisky. Et il ne s’agissait pas d’une victoire éphémère. Bien au contraire, le terrain que j’ai conquis à cette époque, je l’ai solidement fortifié et conservé tout au long de ma vie. Une fois qu’on en a pris l’habitude, la répulsion même qu’inspire le goût du whisky finit par devenir un attrait ; et jusqu’à ce jour, bien que j’aie toujours pratiqué la tempérance, je ne me suis jamais dérobé, quand les circonstances l’exigeaient, devant ce qui constitue le rafraichissement de base de l’officier blanc en Orient. »