SORTIE LE 4 NOVEMBRE 2015

Grand prix du dernier festival de Cannes, Le Fils de Saul, de László Nemes, traite de la Shoah sous l’angle des Sonderkommandos, ces Juifs contraints d’assister les nazis dans leur plan d’extermination. Un premier film oppressant et courageux pour le cinéaste hongrois, dont la propre famille porte les traces de ce génocide.

En décidant de s’attaquer à l’Holocauste, pour son premier long-métrage qui plus est, László Nemes ne s’est pas rendu la tâche pas facile, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il s’exposait à un grand risque. Le risque de la redite tout d’abord, au regard des nombreuses variations sur ce thème souvent traité au cinéma. Le risque, aussi, de ne pas être à la hauteur, ou de prêter le flanc à un voyeurisme malsain. Or il n’en est rien dans cette histoire où le spectateur ne franchit jamais les portes des chambres à gaz et qui tire sa force d’un traitement original, radical même dans sa mise en scène, avec ses plans-séquences très tendus et son ambiance claustrophobe. Le Fils de Saul s’attaque à un sujet méconnu de la Seconde Guerre mondiale, et force est de constater qu’il tente avec beaucoup de courage de décrire le quotidien de ceux qui ont vécu l’horreur nazie aux premières loges, au pied des cheminées des fours crématoires.« C’est un film qui ne montre pas la mort, mais la vie de ceux qui ont été obligés de conduire les leurs à la mort » Car ce père qui souhaite à tout prix offrir une sépulture décente à cette dépouille qu’il croit être sa progéniture, promise à cette fin ignoble après la chambre à gaz, est un membre des Sonderkommandos. Des déportés juifs forcés d’assister les nazis dans leur sale besogne, chargés notamment de brûler les corps et de les dépouiller de leurs bijoux, et promis eux aussi à la mort. Rarement un film n’avait traité avec autant de réalisme l’itinéraire de ces détenus plongés dans l’épicentre de l’enfer, et que l’Histoire bâillonnera dans un silence prostré derrière les barricades de la honte. Ce sont d’ailleurs les écrits de six d’entre eux, rassemblés dans le livre Des voix sous la cendre (lire ci-dessous), qui ont amené le jeune cinéaste hongrois à s’intéresser au sujet, lui dont une partie de la famille a été assassinée à Auschwitz-Birkenau, avec des dommages irréparables dans le clan. « Cela ressemblait à un trou noir creusé au milieu de nous », a-t-il d’ailleurs déclaré à propos du vide laissé par les disparus. Qualifié « d’anti-Liste de Schindler » par Claude Lanzmann, Le Fils de Saul nous amène, caméra à l’épaule, au cœur de l’effroi et de l’innommable, à hauteur d’homme, au plus près du personnage incarné par Géza Röhrig, écrivain et poète hongrois avant d’être acteur. « C’est un film qui ne montre pas la mort, mais la vie de ceux qui ont été obligés de conduire les leurs à la mort », résume le réalisateur de Shoah, documentaire de référence qui fut une source majeure dans le travail de László Nemes. A l’époque de cette confession, le metteur en scène d’origine juive avait estimé que ce film méritait une place au palmarès du 68ème festival de Cannes. Le jury était du même avis, puisqu’il a décerné le Grand Prix à ce voyage choquant et dérangeant, mais qui donne inévitablement matière à réfléchir. L’essentiel en somme.


ÉCRIRE POUR RÉSISTER

L’idée de réaliser Le Fils de Saul est venue d’un livre : Des voix sous la cendre. Un ouvrage comme un coup de poing, puisqu’il plonge le lecteur dans l’épicentre de la Solution finale, à travers les témoignages de six membres des Sonderkommandos d’Auschwitz. Ces derniers ont enfoui et caché dans la terre leurs écrits, lesquels ont été retrouvés après la libération des camps. Ces témoins directs les plus proches de la barbarie nazie y racontent entre autres leurs tâches quotidiennes, les règles du fonctionnement du camp, l’extermination des Juifs et l’insurrection de ces unités spéciales face à l’horreur. Aucun des auteurs de ces récits n’a survécu à cette usine de la mort. Si leur condition de vie était un brin plus enviable que celle des autres prisonniers, ces commandos du crématoire ne vivaient pas longtemps, guère plus de six mois, les Allemands veillant à ce qu’aucun détenu ne puisse rapporter ce qui se passait à l’intérieur de ces enceintes macabres. Témoigner par l’écriture fut pour ces hommes un acte de résistance et de mémoire.
Pour en savoir plus : www.sonderkommando.info