© Illustration : Fabien Veançon

De quoi demain sera-t-il fait ? Qui sait ce que l’avenir nous réserve ? Il y a quelques années, ces questions simples s’apparentaient, en France tout du moins, à du pessimisme ou à une forme de spleen existentiel. Elles concernaient une minorité, sans cesse croissante, qui craignait pour sa propre situation, car vivant dans la matrice de l’angoisse quotidienne objective, la précarité. Elles étaient le lot d’une fraction de la population qui se faisait entendre (ou pas d’ailleurs). Des groupes humains “calmés“ depuis des décennies, à grands coups de traitement social, une revalorisation de minima sociaux par-ci, ou une attribution d’allocation spécifique par-là.

Désormais, c’est-à-dire depuis le début de la pandémie de coronavirus, la peur du lendemain nous concerne tous et regarde le corps social dans son ensemble. Car s’il est une seule chose qui a vraiment changé depuis quelques mois, dans ce « monde d’après », c’est plus que jamais l’incapacité, individuelle et collective, à savoir comment tout cela va se jouer. Comment on peut ambitionner de redevenir maître d’un destin qui nous a échappé il y a six mois, au moment du confinement généralisé. Tout est déboussolé et nous sommes à la ramasse de nos devenirs, voire de nos propres vies.

À commencer par la puissance publique, gouvernement en tête. Ce dernier continue à conduire le carrosse de l’État en donnant le sentiment que l’attelage tire à hue et à dia. Les consignes données, les évolutions annoncées, manquent encore très souvent de clarté et dénotent de l’absence d’une ligne directrice solidement étayée. La dissonance des paroles ministérielles en est l’illustration la plus visible. Comme si personne ne savait. Comme si personne ne comprenait à quoi il doit faire face et surtout comment il doit y faire face. Comme si nous étions, un semestre plus tard, démunis comme au premier jour face au mal.

Quel mal d’ailleurs ? Selon l’interlocuteur, scientifique ou journaliste, analyste ou prédicateur, selon l’humeur du moment, voire selon L’arme absolue de la gouvernance : diviser et décharger sa responsabilité sur l’autre, celui qui n’obéit pas. L’enfer, c’est bien connu, c’est les autres.la météo, la COVID prend une importance toute relative. De mal sanitaire absolu la veille, elle se transforme, le lendemain, en un virus qui semble perdre de la vigueur aux temps chauds. Mais attention, pour certainement revenir revigoré cet automne ! À moins, peut-être, que des comportements humains ne lui donnent un coup de pouce, au gré d’une manifestation sportive d’importance, d’un évènement culturel attractif ou d’une animation festive particulière. Une douche écossaise permanente qui, à défaut de raffermir nos vaisseaux sanguins et faciliter l’oxygénation de nos cerveaux, consolide nos doutes et nos questionnements.

De quoi renforcer le sentiment diffus dans la population qu’on ne sait toujours pas grand-chose sur ce satané SARS-COV2, ou pis, qu’on nous cache des informations, donnant ainsi libre cours aux délires complotistes les plus fous, partant du postulat que « plus c’est gros, plus ça prend ». De quoi fertiliser le terreau des fake news de toutes espèces qui peuvent y plonger profond leurs racines. Quant à ceux qui ne cèdent pas à ces sirènes idiotes, ils disciplinent leurs comportements personnels et ont le sentiment qu’ils sont vertueux pour rien, puisque malgré tout les cas diagnostiqués montent inexorablement.

Face à ces événements qui nous échappent, on brandit l’interdit, on manie le spectre de la peur et on interprète le registre de la culpabilisation généralisée. Une manière de jouer sur les ressorts traditionnels du gouvernement des hommes. Si jamais il nous venait à l’idée de participer à des manifestations d’envergure, voire si nous incitions aux rassemblements, voilà que nous deviendrions présumés coupables d’une seconde vague virale. Une invite à ne plus vivre en quelque sorte.

Et si nous étions tentés d’oublier, un instant seulement, cette menaçante réalité, l’obligation de porter le masque sera là pour rafraichir nos mémoires de poissons rouges. Le masque chirurgical revêt désormais une charge symbolique particulière et devient un cache-misère, celui de nos peurs personnelles, de nos faiblesses structurelles, de nos querelles intestines et un rappel permanent à cultiver l’angoisse.

Gare à celui qui ne le porte pas. Il se place en bouc émissaire tout désigné à la vindicte populaire. Si demain il devait y avoir un rebond ou une seconde vague (souvent pronostiquée mais pour l’instant toujours différée…) la faute ne pourrait être imputée qu’à une population à laquelle on ne parvient pas à faire entendre raison. L’arme absolue de la gouvernance : diviser et décharger sa responsabilité sur l’autre, celui qui n’obéit pas. L’enfer, c’est bien connu, c’est les autres.

Décidément, vivement Noël qu’on sache de quoi notre avenir aura été fait durant le quadrimestre à venir.