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Avant d’être le Conquérant, Guillaume, duc de Normandie, fut d’abord Guillaume le Bâtard, un jeune homme au tempérament fougueux et vif. En 1066, à l’issue d’une bataille aussi légendaire que sanglante, celle d’Hastings, il devient le nouveau roi d’Angleterre et fait basculer l’ordre européen dans une ère nouvelle.

Au moment où, en l’an de grâce 1027, Arlette (1) engendre un fils, elle est peut-être déjà consciente de la brillante destinée qui attend son rejeton. En cet instant, Guillaume n’est pourtant que Guillaume le Bâtard, le fruit des amours interdites du duc de Normandie, Robert le Magnifique et d’une fille de la roture originaire de Falaise. Même si sa légitimité d’héritier n’est contestée par personne, ni par les féodaux du territoire, ni par l’Église, on pouvait tout de même rêver meilleure entrée dans l’existence pour cet enfant déjà si plein de vie et d’énergie. A fortiori, lorsque le destin s’acharne, en arrachant prématurément la vie du père, au retour d’un pèlerinage à Jérusalem, faisant du fils un duc, à huit ans seulement. C’est bien jeune.

En ce 11e siècle, la France est morcelée en duchés et comtés dont la stabilité et l’unité internes constituent un élément de reconnaissance de l’autorité suzeraine du roi Henri 1er. La Normandie tient une place toute particulière au sein du le royaume. Principauté prospère et parfaitement intégrée à l’Europe, sa façade maritime l’ouvre néanmoins aux tropismes du monde nordique et de l’Angleterre. Elle en subit d’ailleurs les soubresauts, au gré des invasions norvégiennes ou des querelles politiques internes. Rien d’étonnant dès lors, si le roi n’a pas hésité à prêter main forte au jeune duc, pour le protéger des barons bas-normands qui ont tenté de l’assassiner pour asseoir leur propre pouvoir. Il sait que cette terre normande est plus stratégique que les autres. L’aide royale est salutaire et permet à Guillaume d’imposer pleinement son autorité.

La Normandie est une principauté prospère et parfaitement intégrée à l’Europe, sa façade maritime l’ouvre aux tropismes du monde nordique et de l’Angleterre.Mais toutes les âmes bien nées n’ont de cesse d’étendre leur sphère d’influence et leur pouvoir. Guillaume n’échappe pas à la règle et décide, en épousant Mathilde, la fille du comte de Flandre, Baudouin V, de s’allier à ce dernier. Le pape, s’il voit cette union d’un mauvais œil et fait mine de s’y opposer dans un premier temps, se laisse facilement amadouer par la construction de deux abbayes à Caen.

Quand il le faut, Guillaume sait en effet faire preuve de réalisme et de rouerie. Il n’ignore pas que les chemins du pouvoir sont pavés de prébendes aux formes si diverses et que les âmes s’achètent pour un plat de lentilles… Pour le clergé, elles s’appellent fondations monastiques. Pour l’autorité temporelle, elles s’incarnent dans l’apparition d’une société militaire qui développe, non seulement un art nouveau du combat, mais aussi un idéal particulier, celui de la chevalerie. Deux moyens d’émancipation personnelle par rapport au roi.

Mais pour Guillaume le Bâtard, c’est d’outre-Manche que va se présenter la voie royale vers l’entrée dans l’Histoire. Edouard le Confesseur, roi d’Angleterre, sentant sa fin prochaine et n’ayant pas de successeur, décide en effet de choisir le jeune duc de Normandie comme héritier de la couronne. Il dépêche un messager particulier, Harold Godwinson, pour l’en avertir. La surprise et l’information sont telles pour Guillaume, qu’il adoube le porteur de la nouvelle et le fait chevalier.

Le 5 janvier 1066, le roi Edouard meurt. Ses dernières volontés quant à sa succession peuvent s’accomplir. Mais c’est compter sans la félonie dont les hommes sont capables. L’occasion est, en effet, trop belle pour Harold, qui n’hésite pas un instant à s’emparer de la couronne. Il n’a aucun mal à convaincre la noblesse britannique de le soutenir dans sa trahison. La crise de succession est ouverte et assumée comme telle. Guillaume ne peut évidemment accepter cette attitude et réunit, à la hâte, une armée puissante pour envahir l’Angleterre. Il a, par ailleurs, l’appui du Pape Alexandre II, trop heureux de tenir là, l’opportunité de rapprocher l’Angleterre de Rome.

Mais la couronne est décidément un bien très convoité, puisque le roi de Norvège, Harald, envahit, lui aussi, l’Angleterre, mais par le Nord, contraignant Harold à se protéger sur cet autre flanc. Harold contre Harald, une telle facétie de l’Histoire cela ne s’invente pas ! Pendant ce temps, Guillaume de Normandie et ses troupes, ont tout le temps de débarquer tranquillement au Sud de l’île, dans le Sussex de l’Est, à Hastings, une petite bourgade qui ne sait pas encore qu’elle va se forger un nom dans le sang des combattants.

Harold meurt sur le champ de bataille, d’une flèche dans l’œil. Il n’est guère qu’un parmi les 6 000 combattants qui perdent la vie en cette seule journée.Le Normand installe calmement son camp et a même le temps de construire un petit château pour attendre, de pied ferme, qu’Harold traverse l’Angleterre du Nord au Sud. Le 14 octobre 1066 au matin, la bataille commence et se poursuit, sans interruption, jusqu’à la fin du jour. Guillaume le Bâtard se bat comme un lion. Appuyé par des archers qui font pleuvoir leurs flèches aux pointes volontairement émoussées pour être plus meurtrières, il se place en première ligne.

À la tête de ses hommes qui sont ébahis de tant de courage, il attaque, riposte, pourfend, fait mine de battre en retraite pour mieux repartir à l’assaut, crie sa vengeance, hurle sa rage et son besoin de vaincre. Une énergie qui le mène à la victoire. Harold, lui, meurt sur le champ de bataille, d’une flèche dans l’œil. Il n’est guère qu’un parmi les 6 000 combattants qui perdent la vie en cette seule journée. La victoire est sans appel et donne à Guillaume une telle aura qu’il parvient, dans le même élan, à soumettre toute la noblesse anglaise qui le reconnaît comme nouveau roi d’Angleterre.

C’est ainsi que Guillaume le Bâtard devient désormais et à jamais, Guillaume le Conquérant, celui qui a permis à l’Angleterre de se libérer de sa tutelle ancestrale avec les pays scandinaves. De même, la noblesse anglo-saxonne est remplacée par des nobles français que Guillaume le Conquérant rétribue en nature, en retour du soutien qu’ils lui ont apporté. En même temps que la diplomatie se réoriente vers le sud de l’Europe, l’ordre normand s’impose dans une Angleterre qui n’est pas encore désignée par le royaume de France comme « l’ennemi héréditaire ».

(1) Ou, selon les sources historiques, Herlève, l’autre prénom prêté à la mère de Guillaume le Conquérant.
(2) 600 navires et 7000 hommes.


LA PERFIDE ALBION

Tout le monde connaît cette expression pour le moins péjorative qui désigne l’Angleterre. On la doit, semble-t-il, à Bossuet qui en fit usage au 17e siècle, même si elle a surtout été popularisée au 19e siècle, par les personnages de la Famille Fenouillard, la célèbre bande-dessinée de Christophe. Le qualificatif de « perfide » ne prête pas à interprétation et place l’Angleterre dans la catégorie des nations auxquelles on ne peut faire confiance parce qu’elle ne tiendrait jamais sa parole. Harold Godwinson, protagoniste malheureux de la bataille d’Hastings et traître à son roi, Edouard le Confesseur, en représente sans nul doute et pour l’éternité, l’archétype.


LA GUERRE EN BD : LA CÉLÈBRE TAPISSERIE DE BAYEUX

Il y manque certes les phylactères qui permettent aux personnages de s’exprimer, mais cela aurait de toute façon été bien inutile en une époque où l’analphabétisme était la norme. La célèbre tapisserie de Bayeux, jadis intitulée Toile de la conquête, commandée par Odon de Bayeux, le demi-frère de Guillaume le Conquérant, constitue une forme de bande dessinée ou un film d’animation avant l’heure. Un long métrage, au sens propre tout d’abord, 70 mètres de dessin sur une seule et même tapisserie. Au sens figuré ensuite, des épisodes qui forment un scénario complet : des épopées individuelles pour illustrer la grande Histoire, celles des aventures complètes de Guillaume le Conquérant. Aujourd’hui encore exposées à Bayeux, des centaines de touristes la parcourent tous les jours. Une œuvre de propagande dirait-on de nos jours, prouvant que les vainqueurs, s’ils écrivent l’Histoire, peuvent aussi la dessiner !