© Illustration : Philippe Lorin

On peut revisiter la vie de Paul Verlaine en sortant les violons. Ou le vitriol. C’est au choix. Mais avant de s’amouracher ou d’envoyer au diable le « poète maudit », étalons quelques faits indiscutables. Paul-Marie Verlaine naît à Metz le 30 mars 1844, au numéro 2 de la rue de la haute pierre, dans une famille de la petite bourgeoisie. Son papa, Nicolas-Auguste, est capitaine de l’armée. Sa maman, Élisa-Stéphanie, est allée de fausse couche en fausse couche, avant que paraisse ce don du ciel, dont le prénom est un hommage à la Vierge Marie. Verlaine meurt seul, alcoolique, presque clodo, à Paris, 52 ans plus tard : « Le 8 janvier 1896, au 39 rue Descartes, entre l’école polytechnique et les murs glacés du Panthéon, mourait un homme, jeune encore, ignoré de ses voisins, méconnu de sa concierge. Un logis de hasard, hôtel borgne, vaguement meublé et hanté par la vermine, avait accueilli les derniers instants de ce vagabond (…). Comme tant d’autres génies, comme Beethoven et Mozart, Verlaine mourut seul. Il n’eut même pas la suprême consolation qu’une main aimée fermât ses yeux, comme il l’avait souhaité dans cet admirable poème [NDLA : Sagesse, 1881]. Ses yeux, qui s’étaient ouverts, tout près de notre Esplanade, à la lumière et à la beauté, furent fermés finalement par un croque-mort de la ville de Paris », écrit Marcel Vert en 1956, dans un bel hommage au poète. Que se passe-t-il entre 1844 et 1896 ? Une vie de voyages, d’alcools, de violences, de douleurs, d’amours tragiques, une vie furieuse accouchant Une vie furieuse accouchant d’une œuvre de génie, peut-être du plus grand poète du XIXe siècle.d’une œuvre de génie, peut-être du plus grand poète du XIXe siècle. Une vie qu’on pourrait retracer, non en dates, mais en prénoms. Élisa, d’abord, sa mère, qu’il tente un jour d’étrangler. « Sa mère a fait trois fausses couches. Elle gardait les fœtus dans des bocaux. Elle leur parlait. Voilà le spectacle auquel assiste Verlaine dans son enfance », rapporte Jean-Pierre Guéno, commissaire d’une exposition bruxelloise sur Verlaine. Le Metz de l’enfance de Verlaine lui prête d’autres souvenirs – ses jeux sur l’Esplanade – et d’autres héritages : « c’est à Metz que s’est formée sa sensibilité poétique », dit Bérengère Thomas, responsable des Amis de Verlaine (1). Il revient à Metz en vers, après avoir bourlingué, offrant à sa ville natale d’émouvants éloges, dans Ode à Metz notamment, quatre ans avant sa mort : « Ô Metz, mon berceau fatidique, Metz violée et plus pudique, Et plus pucelle que jamais ! Ô ville où riait mon enfance, Ô citadelle sans défense… ». Dans Souvenirs d’un Messin, aussi, Verlaine s’épanche et dit sa flamme : « Metz aux campagnes magnifiques, Rivières aux ondes prolifiques, Coteaux boisés, vignes de feu, Cathédrale toute en volute… ». Une autre Élisa marque sa vie : sa cousine, l’amour de sa vie, adoptée par ses parents. Il y eut aussi Mathilde, l’épouse, qu’il méprise, tabasse et viole : « Fonctionnaire à la ville de Paris, Verlaine se soûle à l’absinthe en sortant du travail, il rentre tard, n’enlève même pas ses chaussures avant de grimper sur le lit pour violer Mathilde, en grognant avant de s’endormir. Quand elle geint, il la frappe. Quand il dessoûle, il retrouve son caractère doux et hésitant et écrit des poèmes sur la douleur de vivre » (2). Douleur et douceur, violence et génie, fées et démons, tout se mélange dans la vie désordonnée de Verlaine. On arpente son existence par la façade lumineuse, ou la sombre et lâche : « Un soir, pendant la Commune de Paris, Verlaine est appelé au chevet de sa mère. Il a peur de sortir. Il envoie Mathilde qui manquera plusieurs fois de se faire fusiller. Pendant ce temps, Verlaine se tape la bonne ». Sa relation avec Arthur Rimbaud nous expédie sur les deux versants verlainiens. Verlaine est sincère, Rimbaud l’est moins. Rimbaud le quitte, Verlaine tire. « Voilà pour toi, puisque tu pars », prévient Verlaine, avant de dégainer un revolver. Lequel instrument sera adjugé en 2016, chez Christie’s, sur la rondouillette somme de 435 000 euros. La preuve, sonnante, trébuchante, ultime, de son immense talent.

(1) L’Est Républicain, 10 août 2017
(2) BiblioObs, 30 novembre 2016