DOSSIER SPÉCIAL :  GEORGES BRASSENS, 100 ANS D’ÉTERNITÉ


Textes de Benjamin Bottemer        Illustrations de Philippe Lorin

Pour raconter Brassens, nous avons choisi d’évoquer sa relation avec ses proches, ses copains, ses amours, quelques lieux aussi, comme un album de souvenirs dans lequel sa vie et sa carrière s’inscrivent en filigrane. Autant de figures qui auront nourri son inspiration, mais plus encore la force vitale d’un artiste qui ne vivait que pour l’amour, l’amitié et la liberté.

 

Premier mentor

Vies de Brassens les fleurs du mal

Lorsqu’il entre en troisième au collège de Sète, d’où l’on apercevait la mer et la colline de pins voisine, Georges Brassens fait la connaissance d’Alphonse Bonnafé, professeur de français rapidement surnommé « le boxeur » à cause de son nez cassé. À trente ans, cet ami de Jean-Paul Sartre subjugue ses élèves lorsqu’il bondit sur son bureau et leur fait écouter un disque d’un ténor chantant L’Invitation au voyage de Charles Baudelaire. « Tout ce que vous avez appris jusqu’à présent en matière de poésie n’est pas intéressant : tout commence avec Baudelaire » lance Bonnafé. « Ce professeur a été pour Brassens un détonateur » se souvient Roger Thérond, grand patron de Paris-Match dans un documentaire réalisé par Armand Isnard en 2002. Alphonse Bonnafé sera le premier lecteur des « bouts-rimés » du jeune Brassens, l’invite à plus de rigueur et l’intéresse à la technique de versification et à l’approche de la rime. Il sera l’un de ses premiers biographes en lui consacrant un texte et une discographie dans le numéro 99 de la revue Seghers, en 1963.

 

 

Un bienveillant géniteur

Jean-Louis Brassens

S’il a rapidement quitté sa ville natale de Sète, ce n’est pas pour échapper au carcan familial, mais plutôt à la justice, suite à une condamnation pour un petit larcin qui ternit sa réputation dans le petit port méditerranéen. Sa mère, Elvira Dagrosa, très pieuse, formait un couple atypique avec Jean-Louis Brassens, son second mari, maçon de son état et anti-clérical notoire… qui ne lui tint d’ailleurs pas rigueur de ses démêlés judiciaires. Le chanteur salua l’attitude de son père dans Les Quatre Bacheliers : « Je sais qu’un enfant perdu (…) a de la chance quand il a, sans vergogne, un père de ce tonneau-là ». Dans la famille Brassens, chaque membre est un amoureux de chanson : la voix de Tino Rossi ou le swing de Charles Trenet marqueront durablement le jeune Georges.

 

 

Chez Jeanne

Brassens Jeanne Planche

Après avoir quitté Sète en 1940 pour tenter sa chance à Paris, Georges Brassens loge d’abord chez sa tante Antoinette Dagrosa. Mobilisé par le STO, il profite d’une permission en 1944 pour déserter. Jeanne Planche lui offrira un refuge dans sa modeste masure de l’impasse Florimont, et sa première guitare. Dans une archive INA de 1957, on découvre l’étonnante ménagerie hébergée par la famille Planche. Brassens fera de l’un de ses membres une célébrité en lui consacrant une chanson, La Cane de Jeanne. Une intimité certaine s’est tissée entre le poète et cette femme de trente ans son aînée.

 

 

 

Petite poupée

Joha Heiman Püppchen

Il ne s’est jamais marié et n’a jamais vécu en ménage, mais a eu de nombreuses conquêtes. Sa compagne, « la dame de ses pensées », sa muse, fut incontestablement Joha Heiman, née en Estonie, qu’il surnomme « Püppchen » (petite poupée en allemand). Ils se rencontrent en 1947. Lors de leurs rendez-vous, elle lui apporte souvent des sandwiches. Il n’a rien à lui offrir à part des chansons. Saturne, J’ai rendez-vous avec vous, Je me suis fait tout petit (devant une poupée) et La Non-demande en mariage font partie des plus célèbres dédiées à Püppchen. Elle fut la femme de sa vie, elle est enterrée à ses côtés au cimetière Le Py, à Sète.

 

 

L’Anarchiste

Georges Brassens anarchiste

Entre 1946 et 1947, Georges Brassens contribuera au journal anarchiste Le Libertaire (aujourd’hui Le Monde Libertaire). Il y tient une chronique régulière sous divers pseudonymes. Parmi ses articles, citons Au pèlerinage de Lourdes [chez les marchands de foi] », Vilains propos sur la maréchaussée, Idée de patrie : bouée du capitalisme, ou Le scandale de la justice… autant de titres qui pourraient être ceux de ses chansons futures, qui constitueront un puissant porte-voix pour les idées libertaires. Par la suite, il abandonne le militantisme actif mais soutiendra financièrement la cause, se produira au gala du Monde Libertaire et au sein du groupe Louise Michel de la Fédération anarchiste.

 

 

Première scène

Henriette Ragon Patachou

Figure de Montmartre, où elle possède un cabaret, Henriette Ragon dite Patachou va aider Georges Brassens à entrer dans la cour des grands. Au début des années 50, les auditions sont loin d’être un succès pour celui qui ne se considère pas chanteur mais plutôt parolier. Néanmoins ses amis Victor Laville et Roger Thérond, journalistes, lui décrochent une entrevue avec Patachou, à qui il propose ses chansons. Au soir du 24 janvier 1952, après avoir interprété Margot et Les Amoureux des bancs publics, elle invite Brassens à monter sur scène. Ce sera son premier concert en cabaret. Patachou vante ensuite les mérites de son protégé dans tout Paris, ce qui attirera l’attention de Jacques Canetti, qui lancera la carrière de l’artiste chez les disques Philips.

 

 

L’ami Socrate

Jacques Canetti

Edith Piaf, Boris Vian, Serge Gainsbourg, Charles Trenet, les Frères Jacques, Juliette Gréco, Jacques Brel, Charles Aznavour, Jacques Higelin… Ils sont tous passés par le Théâtre des Trois Baudets, tenu entre 1947 et 1962 par Jacques Canetti, à qui tous ces artistes et bien d’autres doivent pour la plupart leurs premiers pas. Georges Brassens ne fait pas exception. Recommandé par Patachou, il joue dans la salle en septembre 1952, juste après Mouloudji et Pierre-Jean Vaillard, un ami sétois. Le chanteur, paralysé par le trac, fait éprouver à Canetti « un sentiment de culpabilité. Je me rendais bien compte de l’effort presque surhumain qu’il fournissait en continuant de chanter ». Mais il persévère, convaincu du talent de Brassens, et convainc les disques Philips, dont il est le directeur artistique, de signer l’artiste pour son premier 78 tours en 1954. La maison choisit de le sortir sur son label Polydor, craignant l’impact en termes d’images de sa chanson Le Gorille. Surnommé Socrate par Brassens, Jacques Canetti sera pour lui un soutien et un ami toute sa vie durant.

 

 

Le gratteux qui assure

Georges Brassens Pierre Nicolas

Lorsque Brassens, paralysé par le trac, entame en 1952 sa première chanson au cabaret de Patachou, le contrebassiste sur scène joue spontanément quelques accords pour le soutenir : Pierre Nicolas sera par la suite l’inamovible bassiste du chanteur. Le musicien est né Impasse Florimont, où Brassens vécu plus de vingt ans, un hasard qui convainquit les deux hommes que le destin les avait réunis. Pierre Nicolas accompagna également d’autres grands noms de la chanson française comme Barbara, Brel, Trenet, Béart… en 1985, il participe à l’enregistrement des inédits de Brassens chantés par Jean Bertola. Il s’éteint en 1990, laissant inachevé son projet d’écrire un livre sur son compagnon de trente ans.

 

 

La station-phare

Certaines chansons de Brassens sont, dès l’aube de sa carrière, interdites de diffusion car jugées indécentes, telles que Le Gorille. Il faudra attendre 1955 et la création de la radio Europe n°1 pour que Lucien Morisse, directeur des programmes, prenne la décision de diffuser à l’antenne l’intégralité du répertoire de Brassens, sans exception. C’est le début d’une collaboration étroite et durable avec la station, qui accueillera régulièrement le chanteur pour y présenter ses nouveaux titres en exclusivité. Le conte radiophonique Jean Le Loup, écrit par l’ami René Fallet et dont Georges Brassens est le narrateur, y est diffusé en 1955 et fait l’objet en 2007 d’un triple CD.

 

 

Quitter Paris

Brassens Kerflandry

Brassens quitte la maison de Jeanne impasse Florimont en 1965 et emménage dans un appartement moderne rue Émile Dubois, dans le XIVème arrondissement ; avec Jacques Brel comme voisin. À cette époque il avait déjà son pied-à-terre au Moulin de la Bonde, à Crespières dans les Yvelines. Il y reçoit ses amis, écrit des chansons dans une pièce plus proche de la cellule monastique que de la chambre. Puis il recherche une maison dans la région de Paimpol : ce sera Kerflandry, dénichée en 1970 par son neveu. Préservée des regards, avec un vaste jardin, la maison plaît au chanteur et à Püpchen. Située en bordure de plage, elle est le rendez-vous estival des copains : Pierre Tchernia, en villégiature dans le Finistère, Fred Mella le soliste des Compagnons de la chanson, Marcel Amont venu aux commandes de son avion, Pierre Onténiente, Joël Favreau, le dernier guitariste de Georges, Moustache qui y organise une jam-session, René Fallet, Louis Nucéra…

 

 

La grande amitié

Georges Brassens René Fallet

L’une des plus grandes amitiés de Georges Brassens débute peu après ses concerts aux Trois Baudets : René Fallet, sensation littéraire française depuis la parution de son premier roman Banlieue sud-est en 1947, écrit dans les colonnes du Canard Enchaîné : « La voix de ce gars est une chose rare et qui perce les coassements de toutes ces grenouilles du disque et d’ailleurs… » Brassens lui propose une rencontre. Les deux hommes ne se quitteront plus, s’écrivant souvent, évoquant « l’amour » qui les unit. Brassens se réfère souvent au jugement de son ami pour ses nouvelles chansons. En 1967, Fallet lui consacre un essai.

Dans son journal posthume paru en 2001, il parle du chanteur comme « le seul pour qui je donnerais tout ». « Je ne me trouve qu’un supérieur pour l’esprit et la pensée : Brassens » écrit-il, ou encore « faites que Brassens meure après moi ». Son vœu ne sera pas exaucé. À la mort de celui qu’il appelait « Géo » ou « Le Gros », Fallet usera d’une métaphore sportive rappelant leur passion partagée pour le vélo : « Je ne sais pas ce qui lui a pris de me battre au sprint… »

 

 

Les Copains et le succès

Yves Robert

À l’écoute de la chanson qu’il a commandé à Brassens pour son film Les Copains, sorti en 1965, le réalisateur Yves Robert a une prémonition : « Ta chanson risque de devenir plus célèbre que mon film ». Véritable ode à l’amitié, Les Copains d’abord deviendra son titre emblématique. À la même période sort la compilation Dix ans de Brassens, récompensée par l’Académie Charles-Cros. Triomphes à répétition sur la scène de Bobino, au Théâtre National Populaire devant des milliers de jeunes gens, ou cette couverture de Rock & Folk où il apparaît attablé avec Brel et Ferré, pour une photo devenue mythique signée Jean-Pierre Leloir… à l’orée des années 70 Brassens est devenu une star de la chanson. À partir de 1976, il n’enregistrera plus de nouvel album et réalise ses dernières tournées. Les douleurs intestinales qui l’ont torturé presque toute sa vie le reprennent et finiront par avoir sa peau.

 

 

Un abbé dans la famille

Jacques Brel

Les carrières de Georges Brassens et de Jacques Brel évolueront en parallèle entre les années 50 et 70, et les deux hommes se voueront un respect et une sympathie réciproques. Ils débutent quasiment en même temps au théâtre des Trois Baudets. Comme Georges, Jacques se voyait plutôt en auteur-compositeur et ne s’est résolu à monter sur scène que pour défendre ses textes. Brassens connaît la notoriété un peu avant celui qu’il surnommera « l’abbé Brel » et le soutiendra à ses débuts, et lorsqu’il quitte l’impasse Florimont il emménage dans le même immeuble que lui. En 1966, il écrit le texte du programme de ses adieux à l’Olympia. Leur relation restera amicale sans jamais donner lui à une collaboration, mais sur les plateaux télé, aux anniversaires et cérémonies, Brassens et Brel se croisent souvent ; sans parler de la photo mythique des deux hommes avec Léo Ferré. « En les voyant ensemble, on comprenait une tradition, une filiation anarchiste, même si elle était confortablement embourgeoisée, dira des deux hommes le journaliste Roger Gicquel dans son livre Le Placard aux chimères. Leurs points communs ? La mise en valeur de la romance des humbles, le « sus aux tabous » et l’amour de la nuit paumée ».

 

 

Détour jazz

Georges Brassens et Moustache

À l’orée des années 50, c’est un Brassens encore inconnu qui écume les clubs de jazz comme Le Vieux Colombier à Saint-Germain-des-Prés ; c’est dans cet univers qu’il croise pour la première fois le batteur François Alexandre Galépidès alias Moustache. Des années plus tard, en 1976, le chanteur l’invitera à réaliser des reprises jazz de ses chansons : Georges Brassens joue avec Moustache et les Petits Français compte vingt-trois titres réarrangés avec le septet de Moustache, les complices de Brassens Joël Favreau et Pierre Nicolas, le renfort de huit solistes aux cuivres, dont cinq américains de passage à Paris et Brassens lui-même au chant et à la guitare sur tous les titres. Cet album, pour lequel il créera spécialement le titre Élégie à un rat de cave, est la preuve gravée sur microsillon de l’attachement que le Sétois portait à la note bleue.

 

 

Retourner à Sète

Georges Brassens Sète

Bien qu’il dû la quitter dès son plus jeune âge à cause d’une réputation ternie par des démêlés avec la justice, Georges Brassens a toujours gardé un fort attachement à sa ville natale, Sète. Il s’y produit régulièrement, y revient pour visiter ses parents et émet le vœu d’y reposer dans Supplique pour être enterré sur la plage de Sète. A sa mort en 1981, il reposera non loin du rivage, au cimetière Le Py. La cité méditerranéenne multiplie évidemment les hommages à son plus célèbre natif : rues, établissements scolaires, musées, restaurants portent son nom. À l’occasion de l’anniversaire de sa disparition, Sète lui consacre jusqu’en novembre une série d’événements, dont de nombreux concerts sur le bateau-phare Roquerols, rebaptisé Bateau Brassens qui mouille quai du Maroc, près de l’étang de Thau où le chanteur avait ses habitudes. Sur les canaux, on peut voir amarré le bateau de pêche du chanteur, comme s’il s’apprêtait à reprendre le large…

www.sete.fr/centenaire-brassens

 

 

La voix d’un héritage

Jean Bertola

 

Secrétaire artistique de Brassens après une carrière de chanteur, il est l’un de ses choristes sur Le Roi en 1972 et sur Tempête dans un bénitier en 1976 : Jean Bertola deviendra, après la mort de son ami, l’interprète posthume d’un patrimoine inachevé. En 1982, il interprète des textes inédits sur l’album Dernières chansons, récompensé par l’Académie Charles-Cros, et trois ans plus tard sort Le Patrimoine de Brassens, pour lequel il réalise la musique au piano. S’inspirant en partie du phrasé inimitable du Sétois, il apporte sa propre sensibilité et sa voix suave et mélodieuse à ces chansons que son auteur n’a jamais pu graver sur disque, marqué par ses problèmes de santé.