République de Weimar

© George Grosz, Street Scene, 1920, oil on canvas, Thyssen-Bornemisza Museum, Madrid 5/5

À l’issue de la première guerre mondiale, des partis communistes qui prônent l’agitation insurrectionnelle, naissent dans de nombreux pays. L’Europe se sent en proie à la menace de la contagion révolutionnaire et laisse les forces conservatrices se reconstituer pour y faire face. En Allemagne, les socialistes au pouvoir sont profondément divisés.  C’est dans ce contexte que va naître l’éphémère et fragile république de Weimar.

Après quatre années de guerre qui ont embrasé l’Europe, entre l’été 1914 et l’automne 1918, l’Allemagne sort battue, mais ne se sent pas défaite. Pour qui veut comprendre la période de paix précaire qui va suivre, la nuance est d’importance. L’armistice du 11 novembre 1918 a été demandé par l’état-major allemands sans que cela n’entame en rien son crédit. Comme l’armée toute entière, les généraux allemands restent auréolés du même prestige qu’avant la conflagration mondiale. C’est aux civils qu’ils vont avoir le cynisme de faire porter le poids d’une défaite qu’ils estiment politique et non militaire.

Les alliés, qui partagent avec eux la préoccupation d’une montée du péril bolchévique né de la révolution russe d’octobre 1917, partagent le même intérêt. La contagion révolutionnaire menace l’Europe entière, ils le savent. Ils n’ignorent pas que l’idée de Lénine, d’une révolution mondiale, s’appuyant sur des noyaux de militants prêts à engager l’action, commence à s’imposer auprès des différents groupuscules socialistes disséminés un peu partout sur le continent. C’est dans ce contexte, où ne vont cesser de s’affronter en permanence révolution et contre-révolution, que s’élabore une paix précaire.

L’Allemagne en est le théâtre privilégié. La population, exsangue du fait de l’effort de guerre, est en plein désarroi. Elle va choisir de l’offrir à la république. A celle de Weimar, comme l’appelleront bien plus tard les historiens, en référence au nom d’une petite ville de Thuringe où a été adoptée la constitution du nouveau régime. Une république proclamée par Philipp Scheidemann, à Berlin, le 9 novembre 1918, l’avant-veille de la signature de l’armistice. Il est parvenu à l’imposer deux heures seulement avant que Karl Liebknecht ne proclame une autre république, socialiste celle-là, adossée au mouvement révolutionnaire dit des Spartakistes (voir plus bas) et qui va s’éteindre en quelques semaines.

La nouvelle république est porteuse d’espoirs. Ceux d’une assemblée constituante, réunie le 6 février 1919 autour de 421 députés élus au suffrage universel. Mais, malgré un excellent score qui leur donne 187 sièges, les sociaux-démocrates doivent accepter de contracter une alliance avec des modérés et composer une coalition avec les libéraux et le centre catholique.

Dès lors, la constitution qui entre en vigueur le 14 septembre 1919 est un vaste compromis. Compromis entre des tendances politiques opposées, où les modérés veulent mettre en place un régime parlementaire et maintenir un enseignement religieux dans les programmes scolaires, tandis que les socialistes prônent la création de conseils ouvriers et demandent que soient améliorées les conditions de travail et les niveaux de salaires. Compromis aussi, entre la nature républicaine du nouveau régime et le maintien d’un exécutif fort. Compromis enfin, entre prise en compte des particularismes des Länder et la tendance au renforcement de l’unité nationale.

En 1933, l’Allemagne vit une veillée d’armes contre laquelle la République de Weimar constitue un bien fragile rempart.Au plan institutionnel, le pouvoir législatif est réparti entre deux assemblées. Le Reichstag, d’une part, élu pour quatre ans au suffrage universel, chargé de voter les lois et d’investir le chancelier et les ministres. Le Reichsrat, d’autre part, qui regroupe les délégués des Länder en nombre proportionnel à la population des États et dispose de peu de véritables prérogatives. Le président du Reich est, quant à lui, élu pour sept ans, par toute la nation, et dispose de pouvoirs étendus qui l’autorisent à choisir le Chancelier, à promulguer les lois et à dissoudre le Reichstag. C’est Ebert qui devient le premier Président du Reich.

La jeune république doit faire face à des années particulièrement troublées. Par une crise monétaire européenne, sans précédent jusqu’alors, amplifiée en Allemagne par le paiement des réparations réclamées par les vainqueurs de la guerre dans le Traité de Versailles(1). Dès lors le pays est plongé dans une crise économique aux conséquences diverses. La haute bourgeoisie qui dispose de devises étrangères, profite de la situation pour spéculer et acheter des terres. Le prolétariat et les fonctionnaires subissent la crise, parce que la hausse des salaires n’a pas suivi la flambée des prix (2). Mais ce sont surtout les classes moyennes qui sont pénalisées par l’effondrement des emprunts d’État. Autant de conditions qui favorisent l’agitation politique permanente. De manière violente, par le terrorisme et l’assassinat des juifs et des membres des partis de gauche.

Il faut attendre 1924, pour constater un relatif retour au calme. La stabilisation financière, consécutive aux aménagements du paiement des dommages de guerre, ainsi que la prospérité économique née de la concentration et de la modernisation de l’outil industriel, financées grâce à l’inflation, l’expliquent pour partie.

Dans ces conditions, le retour au calme politique est possible. L’ordre règne dans la rue, mais des signes inquiétants subsistent : l’instabilité ministérielle consécutive à la fragilité des coalitions gouvernementales, la ruine des petits épargnants, porteurs de fonds d’Etat, l’essor des formations paramilitaires, au rang desquelles l’on compte déjà les S.A. et S.S. du parti nazi. En fait, l’Allemagne vit une veillée d’armes contre laquelle la république de Weimar constitue un bien fragile rempart qui s’effondrera lorsque la loi du 24 mars 1933 dite « de réparation de la détresse du peuple et du Reich » donnera les plein pouvoir au chancelier, un certain Adolf Hitler.

(1) Traité de paix signé entre l’Allemagne et les Alliés le 28 juin 1919, date anniversaire de l’attentat de Sarajevo qui fut à l’origine de la guerre de 1914-1918.
(2) En 1923, le salaire horaire atteint à peine le quart de ce qu’il était en 1914.

Les Spartakistes

weimar spartakusbund (© Karl Liebknecht (© DR)Les mouvements de gauche ont souvent été déchirés entre deux tendances antagonistes, le réformisme et la révolution. La social-démocratie allemande du début du 20siècle, ne fait pas exception à cette réalité. Le premier conflit mondial en a même été le révélateur. En effet, la décision du SPD (1) de voter les décrits destinés à déclarer la guerre à la Russie, a eu pour conséquence immédiate de développer l’aile gauche du parti, conduite par deux personnages emblématiques, Karl Liebknecht, mais peut-être plus encore, Rosa Luxemburg.

Karl est le fils du père du socialisme allemand, Wilhelm Liebknecht. Il fonde en 1916, le Spartakusbund, la ligue de Spartacus (2), une structure destinée à manifester contre la guerre. Le 1er mai 1916, il est arrêté et emprisonné jusqu’en 1918 pour avoir crié « À bas la guerre ! » Remis en liberté, il fonde le Parti communiste et dirige la révolte spartakiste de Berlin, une grève générale qui dure du 5 au 12 janvier 1919. L’armée la mate dans le sang, avec le soutien bienveillant du chancelier socialiste Friedrich Ebert.

Rosa Luxemburg se place, elle, en théoricienne du marxisme. Elle contribue très largement à la rédaction du journal spartakiste, Die Rote Fahne (Le Drapeau Rouge). Adepte d’une pensée libre, elle n’hésite pas à s’opposer à Lénine dans sa conception de l’organisation du parti communiste et du spontanéisme des masses.

Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg sont arrêtés et assassinés en même temps, le 15 janvier 1919.

(1) Parti Social-démocrate allemand
(2) En référence à Spartacus, esclave et gladiateur d’origine thrace, qui fut le principal chef des révoltés lors de la Troisième Guerre servile en Italie entre 73 et 71 av. J.-C. Il incarne les opprimés qui se battent pour obtenir leur liberté.

L’hyperinflation

weimar inflation (© DR)S’il est un « souvenir » que les contemporains de la République de Weimar conservent à l’esprit, c’est bien l’hyperinflation qui a caractérisé cette période. La mémoire populaire a retenu les images, fortes et inédites pour un pays industrialisé, de billets de banques utilisés pour tapisser les murs, tellement ils avaient perdu de la valeur ; celle de timbres-poste à la valeur faciale de plusieurs millions de mark ; ou encore celles des prix de repas au restaurant variant selon l’heure de la commande. Héritage de l’économie de guerre, l’augmentation des prix ressentie dès 1914 est devenue un mal endémique dont l’acmé se situe en 1923. Symptôme spectaculaire d’une économie exsangue, effondrée plus encore sous le poids des montants des dommages de guerre réclamés par les Alliés, elle génère chômage et perte de confiance dans les institutions. La décrédibilisation de la monnaie officielle conduit au développement du marché noir et de monnaies parallèles. C’est sur ce terreau particulièrement fertile, que va s’amplifier le populisme.


L’organisation Consul

Weimar organisation Consul (© DR)L’effondrement de l’Allemagne à la fin de la guerre, a brisé les perspectives de carrières et les aspirations de toute une génération de jeunes. Nombre d’entre eux s’engagent dans des unités paramilitaires, les corps francs, ou des société secrètes nationalistes. Une forme réponse au désarroi de ceux qui n’acceptent, ni la défaite allemande, ni l’avènement d’un ordre social et politique nouveau. Ils retrouvent dans ces structures, le sens de la discipline et la fraternité d’arme connue dans les tranchées. La plus connue d’entre elles, est certainement l’organisation Consul. Dirigée par le capitaine Ehrardt, elle n’hésite pas à pratiquer le coup de force et l’assassinat. Rien de tel pour déstabiliser la démocratie sur laquelle la jeune République de Weimar essaie péniblement de se construire. L’organisation Consul a à son actif pas moins de 354 meurtres, dont celui de Walther Rathenau, ministre des affaires étrangères.