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Décidément, même sur les sujets les plus graves, la société française est lente à s’emporter et prompte à s’enflammer. En témoigne, l’actualité récente : après être restée trop longtemps indifférente aux indices jugés anodins de l’antisémitisme du quotidien, elle s’est embrasée d’un coup, lorsque des symboles ont été touchés. Comme s’il y avait deux formes d’un même mal. D’un côté, celle, tolérable, qui vous permet, d’entretenir, dans les discussions de salon ou dans ces avaloirs de la pensée que sont les réseaux sociaux, la théorie du complot juif, sans vous exposer à la sanction. De l’autre côté, celle de l’imbécilité, socialement insupportable elle, qui justifie tous les excès punitifs, dès lors qu’il s’agit de châtier un idiot qui souille le portrait de Simone Veil d’une croix gammée ou prend à partie devant la caméra du smartphone, le philosophe Alain Finkielkraut.

Deux poids, deux mesures, la maladie infantile permanente d’une vieille nation aux montées en température fréquentes. Mais les poussées de fièvre ne sont heureusement pas toujours annonciatrices de pathologies graves. Il ne suffit pas de quelques gestes isolés pour qualifier toute une nation d’antisémite ou d’antisioniste. Même dans un pays qui a toujours entretenu une relation ambiguë à cette plaie de l’âme. Même lorsque l’on touche au sacré, comme au cimetière juif de Quatzenheim dont les tombes ont été profanées.

Quoiqu’il en soit, pendant quelques jours, le temps de l’intérêt médiatique, la Nation s’est retrouvée face à elle-même, laissant ressurgir les démons de son passé. Comme si la France sans l’antisémitisme n’était pas totalement la France. Car il faut se rendre à cette évidence, depuis l’affaire Dreyfus, les préjugés antisémites n’ont jamais totalement disparu. Marceline Loridan-Ivens, Il est essentiel de ne pas laisser aller l’intellect au piège de l’affect et de l’émotion, celui qui dévoie la réflexion.l’amie de Simone Veil, déportée à quinze ans à Auschwitz, le déplorait encore peu de temps avant de mourir : même au retour des camps de la mort, l’antisémitisme perdurait. Au point que les rescapés, n’ont eu d’autre choix que de se taire, pour ne pas troubler la quiétude de la bien-pensance. Tous les historiens spécialistes de la question s’accordent même sur la triste réalité, qui veut que la haine du Juif s’inscrive dans une histoire qui se conjugue toujours au présent. Et cela ne fait guère que plus de 3000 ans que ça dure !

Les réseaux d’extrême-droite aiment s’en repaître, pour en faire le carburant de leur activisme, sur fond d’antiparlementarisme. Une recette aussi éculée qu’efficace, qui vise à mettre à mal la République. Raison pour laquelle il faut toujours rester vigilant face aux moindres manifestations de la bête immonde, même lorsqu’elle se pare de gilets jaunes. Les réseaux d’extrême-gauche, quant à eux, cultivent une autre branche, plus pernicieuse, de cette déviance de la pensée : l’antisionisme. Encore un amalgame qui fonctionne, celui de la politique internationale et de l’antisémitisme. La dénonciation de la politique colonisatrice de l’Etat d’Israël, dans certains réseaux, est en effet une manière différente de dénoncer « le » Juif.

Avec de tels alliés objectifs, la convergence des luttes marche à plein régime. Il est dès lors essentiel de ne pas laisser aller l’intellect au piège de l’affect et de l’émotion, celui qui dévoie la réflexion. Nourrir sa pensée à l’absence de nuance et la désaltérer aux à peu près du raisonnement, est aussi haïssable que l’antisémitisme lui-même. Le fils de Simone Veil, Jean Veil, dans sa réaction mesurée à la profanation du portrait de sa mère, a été de ce point de vue été un exemple pour tous. Il a rappelé que lorsqu’on ne distingue pas la bêtise de l’antisémitisme, on contribue à faire le lit de la haine, dont on connaît, de toute éternité, l’effet communicatif et contagieux bien supérieur à celui l’intelligence.

Cessons donc de nous emporter, si c’est pour le faire à la manière des vierges effarouchées, l’espace d’un instant. Plus intéressant est de chercher à savoir ce que cela révèle en nous. Au plan individuel, sur notre face sombre, notre insuffisance à être, cette « faille en soi que l’on voudrait combler », comme l’écrit le rabbin Delphine Horvilleur dans son livre Réflexion sur la question antisémite. Au plan collectif, sur notre incapacité à faire vraiment société. Car tant que le modèle économique global fabriquera des humiliés, il produira dans le même temps des profanateurs. Plutôt que de s’offusquer sur les symptômes, attaquons-nous, enfin, résolument à la maladie.