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Assimilée à un geste barrière en ces temps de coronavirus, la pratique du cyclisme comme mode de déplacement urbain sort confortée par les élections municipales dans les grandes villes et par les propositions de la convention citoyenne pour le climat. Et si le vélo devenait le nouveau moyen de transport des citadins français ?

Organisation professionnelle de la filière du sport, des loisirs et du cycle, l’Union Sport & Cycle a communiqué le 12 juin, un mois et un jour après le début du déconfinement en France, un chiffre réjouissant qui dénote en ces temps où la crise sanitaire s’étire mais où la crise économique et sociale frappe déjà. Au cours des cinq premières semaines post-confinement, les ventes de vélos neufs ont plus que doublé, affichant une hausse de 117 % par rapport à la même période en 2019. La semaine ayant suivi la fin du confinement, cette augmentation a carrément atteint 134 %. Dans de nombreux points de vente, l’épuisement des stocks a été atteint avant même l’été et, sur certains modèles de vélos électriques ou pliants, les nouveaux convertis aux charmes de la petite reine doivent parfois attendre jusqu’à 6 à 7 mois avant la livraison. Cette année, le père Noël pourrait porter un maillot jaune.

Un peu plus tôt, le 29 avril, soucieux d’éviter un report massif des transports en commun, foyers d’infection redoutés et redoutable, Tandis qu’en Allemagne, 11 % des déplacements sont effectués à bicyclette, la France plafonne à 3 %, dont 16 % à Strasbourg, record national.vers la voiture, le gouvernement annonçait pour l’après 11 mai un programme d’encouragement à la pratique du vélo, comprenant entre autres une aide de 50 euros à destination des particuliers pour la remise en état de leur bicyclette personnelle, valable jusqu’à la fin de l’année. Initialement doté de 20 millions d’euros, ce plan est depuis passé à 60 millions, fort du succès rencontré par le coup de pouce à la réparation : le 18 juillet, plus de 372 000 Français avaient déjà sollicité la révision de leur vélo, soit près de 19 millions engagés sur les 60 annoncés. Or, selon une estimation de la Fédération des usagers de la bicyclette (FUB), « 10 millions de vélos facilement réparables dorment dans les caves des Françaises et des Français ».

Depuis plusieurs années, de bonus écologique pour l’achat d’un vélo à assistance électrique en aménagements de réseaux cyclables à l’échelle des métropoles, du moins pour les mieux loties d’entre elles, en passant par l’indemnisation des frais kilométriques des salariés par leur employeur pour le trajet domicile-travail, la prise en compte du vélo comme moyen de transport et non plus comme simple activité de loisir ou comme discipline sportive progresse. Tandis qu’en Allemagne, 11 % des déplacements sont effectués à bicyclette, la France plafonne à 3 % (dont 16 %, record national, à Strasbourg), alors que 60 % des trajets, en France, représentent moins de 5 kilomètres. Mais ce sont deux crises, celle dite des gilets jaunes puis celle du Covid-19, qui sonnent peut-être l’heure de la vélorution – pardon, de la révolution. La première a entraîné l’organisation d’une convention citoyenne pour le climat ayant débouché sur 150 propositions, dont le président Emmanuel Macron a promis d’en retenir la plupart : parmi celles-ci, l’augmentation de 50 à 200 millions d’euros du budget consacré au déploiement d’infrastructures favorisant de la pratique du vélo, le prêt de vélos aux enfants et la généralisation mais aussi l’amélioration du forfait mobilité durable. Quant au Covid-19, il a entraîné les collectivités elles-mêmes à pratiquer le fameux « urbanisme tactique », une pratique jusqu’ici adoptée par les habitants eux-mêmes pour aménager leur quartier, sans attendre l’intervention des pouvoirs publics. Ainsi sont nées plusieurs centaines de kilomètres de « coronapistes », des installations parfois précaires, généralement gagnées sur les voies de circulation automobile, mais dont une utilisation significative pourrait inciter les municipalités ou les métropoles à réaliser des aménagements durables.

Justement, et c’est le dernier signal passé au vert, littéralement, pour les militants de la cause cycliste : après le deuxième tour Selon une estimation de la Fédération des usagers de la bicyclette, 10 millions de vélos facilement réparables dorment dans les caves des Françaises et des Français.des municipales, le 28 juin, l’écologie est devenue une force de premier plan dans les grandes villes et les métropoles, des listes menées par Europe Écologie-Les Verts remportant Lyon, Marseille, Bordeaux, Strasbourg, Besançon, Poitiers, Annecy, gardant Grenoble, ou contribuant à conquérir Nancy et Montpellier, à garder Paris, Nantes, Rennes… Pour traduire en actes leur tendance naturelle pour le vélo, les heureux élus ont du pain sur la planche : si, selon le club des villes et territoires cyclables, la longueur de voiries aménagées pour le vélo a progressé de 36 % depuis 2016, toutes ne sont pas totalement engageantes, notamment quand il s’agit de faire circuler les cyclistes dans des couloirs de bus ou quand, entre deux portions d’un même axe, il faut de nouveau cohabiter avec les voitures. Sans omettre la question, épineuse et anxiogène, voire dissuasive, du stationnement et du rangement, source parfois de conflits dans son immeuble ou entre collègues… Toujours selon la FUB, 41 % des non-cyclistes considèrent comme rédhibitoire le fait de ne pas se sentir en sécurité sur un vélo, et autant déplorent le manque d’aménagements. Alors que 70 % des salariés français utilisent leur voiture pour aller travailler, la marge de progression de la bicyclette est considérable et si la route semble un peu plus droite aujourd’hui, la pente reste forte.


Des vertus insoupçonnées

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C’est entendu : se déplacer à vélo est bon à la fois pour sa santé, pour son porte-monnaie, et pour la planète. Et si, converti en mode de transport, le cyclisme offre une solution efficace pour contribuer à lutter contre la pollution de l’air et contre la congestion du trafic automobile, il dissimule aussi des vertus insoupçonnées qui vont bien au-delà des truismes que l’on débite ou des portes ouvertes que l’on enfonce. L’afflux des Français vers les ateliers de réparation depuis le mois de mai en témoigne : un développement massif de la pratique du vélo entraînerait de facto une demande conséquente en termes de maintenance et de réparation – d’ailleurs, plusieurs enseignes ont déjà commencé à recruter. Or, il s’agit là d’emplois non délocalisables.

La fabrication des vélos elle-même pourrait en partie revenir en France, alors que la plupart des bicyclettes bon marché sont aujourd’hui assemblées en Asie et qu’une attente de plusieurs mois est aujourd’hui parfois nécessaire pour l’achat d’un vélo neuf, depuis que les stocks ont été épuisés, entre la fin du printemps et le début de l’été. L’incitation à remettre son matériel à niveau, avec le coup de pouce de 50 euros à la réparation proposé par le gouvernement, encourage aussi l’économie circulaire : de nombreux particuliers en ont profité pour céder à bas prix un vélo qu’ils n’utilisaient plus

L’air de rien, se déplacer à vélo peut aussi favoriser le commerce de proximité et la consommation locale : quelqu’un qui n’utiliserait plus sa voiture pour se rendre au travail pourrait en effet délaisser davantage les grandes surfaces au profit d’achats alimentaires quotidiens qui tiennent dans un panier ou un sac, chez le boucher, l’épicier, le crémier ou le primeur du coin. Le cycliste, allié du circuit court !

 


« Nous venons de gagner 5 ans »

Olivier Schneider, président de la Fédération des usagers de la bicyclette. © DR

La Fédération des usagers de la bicyclette (FUB) regroupe 365 associations locales qui militent pour le développement de l’usage du vélo. Son président, le Brestois Olivier Schneider, nous parle de « la chance historique » qui se présente aujourd’hui au cyclisme comme mode de déplacement quotidien.

Engouement pour le vélo après le confinement, nombre de grandes villes et de métropoles conquises par les écologistes ou des coalitions rose-vert, propositions fortes de la convention citoyenne pour le climat… La période est propice à la cause que vous défendez, non ?

J’ajoute à la liste la déclaration de politique générale prononcée le 15 juillet par Jean Castex : un Premier ministre qui consacre une partie de son premier discours devant l’Assemblée nationale sur un plan vélo ambitieux et qui parle de révolution de l’usage de ce mode de transport grâce au vélo électrique, c’est inédit ! S’agissant des municipales, c’était assez attendu dans les grandes villes, mais de nombreuses villes moyennes ou petites ont également porté à leur tête des équipes qui, toutes couleurs confondues, avaient pris des engagements dans le cadre  de notre opération Municipales, parlons vélo. Quant à la convention citoyenne pour le climat, elle consacre au vélo 3 de ses 150 propositions : si 2 % de la politique climatique de la France encourage la pratique du vélo, ça nous va très bien !

À la sortie du confinement, le gouvernement a présenté un plan doté de 20 millions d’euros pour faciliter la pratique du vélo, comprenant notamment le forfait de 50 euros accordé pour la remise en état d’une bicyclette. Et, en effet, les Français semblent s’emparer de cette aubaine. Comment l’expliquez-vous ?

Le vélo est une solution de résilience, un genre d’évidence face aux crises et la raréfaction des moyens. C’est après le premier choc pétrolier, en 1973, que les Pays-Bas se sont convertis au vélo et après celui de 1979 que Copenhague a abandonné un plan autoroutier onéreux et obsolète au profit des pistes cyclables. Résultat : aujourd’hui, dans la capitale danoise, les déplacements à vélo sont plus nombreux « D’ici 10 ans, le vélo sera un moyen de transport incontournable. Il faut se donner les moyens de lui donner la place qui lui revient. »que les déplacements en voiture. Disons qu’aujourd’hui, la crise sanitaire joue, chez nous, le rôle des chocs pétroliers là-bas.  Je me réjouis que la France adopte cette solution de bon sens.

À la différence près que la France ne possède sans doute pas la même culture du vélo que les Pays-Bas, le Danemark, ou même l’Allemagne…

Le jour où les Français disposeront d’un réseau cyclable performant et des équipements qui vont avec, ils se déplaceront à vélo. D’où, à condition que les infrastructures suivent, la nécessité de créer des réflexes et des habitudes, par un apprentissage dès l’école. Vous utilisez votre lave-vaisselle chaque jour, et vous ne revendiquez pas d’avoir la culture du lave-vaisselle ! Le vélo, c’est juste un objet du quotidien, il suffit de traiter les enjeux avec sérieux.

Les fameuses « coronapistes » aménagées en prévision du déconfinement et le plus souvent au détriment d’une voie de circulation automobile ont pu créer des tensions, susciter des incompréhensions – certaines villes y ont même rapidement renoncé. De telles solutions ne sont-elles pas contre-productives ?

Quand Marseille ou Argenteuil abandonnent au bout de quelques jours au prétexte que ces aménagements n’ont pas rencontré leur public, l’argument ne tient pas : c’est à l’horizon de septembre que l’on peut juger de la pertinence ou non d’une nouvelle piste. Moi, ce que je retiens de tout ça, c’est que de très nombreuses villes ont réalisé ces pistes et que d’autres continuent encore à le faire. À Nice, la création d’un couloir cycliste sur le bas du boulevard Gambetta est un succès : ce qui semblait impossible hier devient aujourd’hui réalisable ! Je considère ces initiatives non pas comme provisoires, car cela signifierait qu’il y aura une fin, mais comme expérimentales. Ce sont des aménagements transitoires qu’il faut tester afin de les pérenniser lorsqu’ils fonctionnent bien.

Les réseaux cyclables ont beau se développer, les citadins rencontrent un problème : celui du stationnement de leur vélo dans l’espace public quand ils se rendent au travail ou dans un magasin, et du rangement dans leur logement. Cette difficulté peut-elle s’avérer rédhibitoire ?

Trois vélos posés dans une cour d’immeuble, c’est joli ; huit ou dix, ça ennuie tout le monde ! Il est clair qu’il faut intégrer plus que des pistes dans l’élaboration d’un système vélo, comme des services (de réparation, de conseil, d’apprentissage…) et comme des solutions de rangement. D’ici 10 ans, le vélo sera un moyen de transport incontournable. Il faut se donner les moyens de lui donner la place qui lui revient. Ce sera moins cher que ce qui a été dépensé, dans les villes, pendant 50 ou 60 ans, pour faire de la place aux voitures, ce sera beaucoup moins cher qu’installer des milliers de bornes pour recharger les véhicules électriques et, bien entendu, ce sera infiniment moins cher que construire une ligne de tramway ! Ça ne se fera pas dans le consensus, mais c’est clairement dans l’intérêt général, sans pour autant priver de solution ceux qui ne peuvent pas ou ne veulent pas se passer de leur voiture.