À l’origine médecin militaire, il a révolutionné en France l’approche et la pratique de la médecine dite d’urgence ou de guerre. Aujourd’hui conseiller municipal de Metz, hier candidat centriste aux législatives, Raphaël Pitti est aussi un politique. Un politique à part. Lucide et utopiste. Parmi ses combats du moment : la sensibilisation à « la plus grande catastrophe humanitaire depuis la dernière guerre ». Elle se déroule en Syrie, sous les yeux d’un monde politique impuissant, indifférent, complice ou cynique.

raphaël pitti (©Stéphane-pitti)Ce matin du 2 août 2016, sa voix cogne sur les ondes de France Info. Raphaël Pitti parle des Russes : « Au lieu de concentrer leurs efforts de bombardement sur l’État Islamique, ils font en sorte essentiellement que leur allié [NDLR : Bachar al-Assad] soit en position de force pour négocier. C’est une aberration, nous sommes devant la plus grande catastrophe humanitaire depuis la dernière guerre. C’est tout un peuple qui est en train de se faire assassiner, tout ça pour le jeu d’un seul homme ».

D’autres, déambulant sur les échiquiers militaires ou politiques, en prennent pour leur grade. Les États-Unis, « totalement absents depuis cinq ans ». Les Prix Nobel de la Paix : « Je suis étonné qu’ils ne soient pas les premiers à faire une pétition pour appeler à ce qu’on arrête ces crimes de guerre et crimes contre l’humanité ». Ou l’Ordre des médecins : « Je lance cet appel auprès de mes collègues en leur disant que nous sommes devant une atteinte à notre éthique, on détruit des hôpitaux, on tue des médecins et des personnels soignants parce qu’ils font leur métier, celui de calmer les souffrances. J’avais essayé en 2012 de mobiliser l’Ordre des médecins, sans aucune réaction ».

Quinze fois, depuis 2012, Raphaël Pitti s’est rendu en Syrie pour épauler ses confrères dans le cadre d’une action de l’Union des Organisations Syriennes de Secours Médicaux (UOSSM). C’est en les formant à la médecine de guerre qu’il intervient principalement. 7000 personnes ont bénéficié d’une instruction dans un centre créé à son initiative, à la frontière syro-turque : « ce centre a été détruit deux fois, et nous l’avons reconstruit deux fois, toujours en mieux. Je voulais un havre de paix, car les médecins et personnels soignants sont épuisés ». Épuisés et peu aguerris aux techniques de la médecine d’urgence, les praticiens syriens sont aussi considérés comme rebelles, « ils sont donc des cibles lorsqu’ils prennent en charge des victimes ».

De retour à Metz, pas question pour le docteur-général de fermer le ban. Il poursuit inlassablement. 7000 personnes ont bénéficié d’une instruction dans un centre créé à son initiative, à la frontière syro-turque.Pitti ameute, médias et politiques. Entre autres résultats, il a obtenu de Dominique Gros, en 2013, une charte d’amitié liant Metz et Alep, ainsi que la création d’un Comité d’aide humanitaire au peuple syrien. Concrètement, des collectes ont été organisées et des conteneurs de matériels médicaux et scolaires envoyés là-bas.

La foi – il est catholique – la soif de comprendre, l’entêtement, le goût de l’audace, l’optimisme malgré tout, Raphaël Pitti semble se nourrir de tout pour mener son engagement. Militaire, militant, rarement un homme a si bien illustré la racine commune aux deux mots : combattant. Un combattant humaniste, à cent lieues du doux rêveur. Il est précis, organisé, militaire en somme. La Syrie n’est pas son premier fait d’armes. Il a été coordinateur national des associations œuvrant pour la libération des infirmières bulgares. Il a bourlingué en Irak, pour la rénovation du centre d’urgence de Bagdad, en Algérie, en Jordanie, après avoir quitté l’armée en 2004, quand « on commençait à vouloir me mettre sur une voie administrative ». Il a travaillé comme expert auprès de l’OTAN et du ministère des Affaires étrangères, en Amérique du Sud, en Afrique. Mais c’est à l’occasion de la guerre du Golfe qu’il s’est illustré d’abord. Il est alors médecin militaire à Legouest, l’hôpital d’instruction des armées basé à Metz. « Le Golfe, c’était la première guerre depuis 39-45, l’Indochine et la guerre d’Algérie ».

Pour cette génération de médecins et d’infirmiers, la réalité d’un terrain de guerre était une première. « Ils ne se sentaient pas prêts. Ils avaient les connaissances théoriques, pas les techniques ». La guerre finie, le service de santé des armées demande à Raphaël Pitti d’organiser des formations à la médecine de l’avant, c’est à dire en avant de l’hôpital (par ordre de proximité géographique « C’est une médecine de l’action, on ne peut plus continuer à la faire étudier dans les amphithéâtres »du conflit, il y a le poste de secours, puis l’antenne médico-chirurgicale, puis l’hôpital).

Dans les sous-sols de Legouest, le docteur Pitti monte un jeu de rôles, au plus près de la réalité, avec cage à fumée, bruits de guerre, labyrinthe, obscurité, et un mannequin hyper sophistiqué, qui respire et parle, venu des États-Unis. Son objectif est de doter ses stagiaires d’un « algorithme de décision », les aidant à « se débarrasser de ce qu’ils voient pour aller chercher l’information vitale. En fait, on les fait entrer dans un schéma où l’extérieur ne doit plus compter, afin qu’ils se focalisent sur leur action ».

Pour des médecins civils, la problématique de l’intervention d’urgence existe aussi, « lorsque, par exemple, ils font face, seuls, à un infarctus du myocarde ou un arrêt cardiaque ». C’est ainsi qu’avec le Quotidien du Médecin, Pitti a mis au point un stage similaire à celui de Legouest, à Amnéville, formant 800 médecins français civils. C’est la place particulière de la médecine d’urgence qui constitue plus globalement son combat : « C’est une médecine de l’action, on ne peut plus continuer à la faire étudier dans les amphithéâtres ».


LE CONCEPT DU SCHTROUMPF

Médecin militaire, premier agrégé de médecine d’urgence et de catastrophe en France, un temps responsable du service de réanimation à l’hôpital de Bon-Secours de Metz, puis à Nancy, à la polyclinique de Gentilly, Raphaël Pitti est un actif tout-terrain doté d’un incontestable courage et d’une étonnante capacité d’analyse. On peut résumer ainsi son obsession préférée : aller voir pour savoir. Dans les situations d’urgence, il a repéré quatre profils problématiques : « le gars submergé par l’émotion, qui ne sait pas quoi faire. L’hyperactif, qui ne sait pas construire une démarche. Le violent, qui s’en prend aux autres. Et le régressif, qui fuit ». Des comportements sans doute applicables aux citoyens et politiques face à la crise française. Raphaël Pitti s’amuse à dresser des parallèles et c’est naturellement en médecin qu’il diagnostique les troubles de Valls et Sarkozy, « sanguins, émotionnels, impulsifs », ou ceux de Hollande, « normal ».

De sa voix douce et claire, le docteur Pitti, conseiller municipal de Metz (délégué aux urgences sanitaires et sociales) et ancien candidat du MODEM aux législatives, est plus vache encore avec son ancien chef de file, Bayrou, « un opportuniste». Si Raphaël Pitti est un utopiste, partisan d’une démocratie apaisée, parlementaire, participative, faite de compromis, il est tout autant lucide. Il n’ignore rien des intérêts et des tactiques qui dirigent le monde et la guerre. Il illustre avec un concept délicieusement limpide : « Les Schtroumpfs forment un État, ils sont tous bleus, homogènes, c’est la France judéo-chrétienne. Ils ont un chef, le grand Schtroumpf. Pour que le système se maintienne, que le grand Schtroumpf reste grand Schtroumpf et donne ses ordres, il faut entretenir un ennemi extérieur, souvent imaginaire, qui permet la cohésion du groupe, c’est Gargamel. Ce système, on le retrouve partout, tout le temps ». Désabusé, Raphaël Pitti ? Pas vraiment. Une onde d’optimisme le poursuit. Et un regret aussi : que Simone Veil n’ait jamais voulu présider aux destinées de la France.