Café de la Moselle4-(©DR)

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Arlette, cette première chronique sur les bistrots vous est dédiée ! Savez-vous que dans ma riche carrière de frotteur de zincs et cueilleur de bavardages, vous êtes une étoile ? Par la grâce d’un ami commun, qui eut un jour l’exquise idée de me présenter à vous, nous avons partagé la même table de bistrot. Nous parlions à bâtons rompus, je vous regardais, je vous questionnais, vous me répondiez, vous me souriiez parfois, et vous me disiez ceci. Ces mots avaient l’effet d’un burin sur ma mémoire. Je vous cite donc de mémoire. « Vous savez, ils ont fermé les bistrots, et puis après, ils ont inventé le mot convivialité… ». Le « ils» est un fatras où s’entassent les causes et les responsables de la crise des bistrots, dont les pouvoirs publics, en haut du tas. Les amalgames et les clichés ont agi aussi. Aujourd’hui encore, pour beaucoup, le bistrot n’est qu’un repaire d’arsouilles, un nid de canailles. Le Café de la Moselle est un café.Dans le bistrot, l’effervescence ne retombe pas. Le bar ajoute une corde à son arc. Il est désormais une lumineuse et joyeuse poche de résistance. Il est d’abord un remède à cette vision étriquée. Il est une famille, un carrefour une station, un lieu de palabres, de lectures, une source d’infos, un spectacle. Il est aussi un musée. Son zinc (réellement du zinc) a la forme d’un V arrondi à la base. Nous pourrions dire que c’est un U. Le coffre est sculpté, verni, poli, joliment jauni, parsemé de tabourets hauts et ronds. Un meuble, un monument, une œuvre d’art, qu’aucun propriétaire des lieux n’a eu l’idée idiote de remplacer par un machin moderne et pratique. Je me souviens de la première fois où je mettais les pieds « à la Moselle ». Le bar venait d’ouvrir ses portes. Il était tôt. Un étudiant potassait ses fiches. Jour de contrôle. Les cafés défilaient, devant ce jeune prétendant à je-ne-sais-quel diplôme de la faculté voisine. Le garçon s’était collé dans un coin. J’avais donc une vue exceptionnelle sur le comptoir. Personne à bord. Aux heures de pointe, il est invisible. Ceci n’est pas un problème. Votre attention se détourne alors. Un autre phénomène l’attire, une autre scène, autre tableau. Ce théâtre de la Moselle n’est jamais à court d’affiches. Je revenais quelques jours plus tard. Je commande un verre, d’un Bordeaux rouge dont la bouteille est rangée en altitude. Peggy gravit le tabouret, tente de choper la chopine, comme par hasard la dernière, tout au fond. Un client s’assure que l’échelle ne flanche pas, admirant au passage le galbe du postérieur, très respectable, de la jeune femme. Un puissant klaxon long alerte l’assemblée, un événement approche. Quelques-uns quittent leur poste. Ils vont voir. Une bagnole bloque la circulation. Un petit émoi traverse la terrasse. Les commentaires s’empilent, amusés, agacés, rigolards. « Non, mais attends, il peut pas attendre un peu, çui-là ». Je capte un strapontin, j’y colle mes fesses. L’ambiance est pagnolesque. Un délice ensoleillé. Il est 19 heures. Un homme sort du bureau de tabac, « le Saulcy », juste en face. Un autre, à casquette : « Ah te voilà Jacques Pradel ! ». Je lui demande : « Vous trouvez qu’il ressemble à Jacques Pradel ? C’est pour ça que vous l’appelez comme ça ? ». « Mais non, c’est juste qu’il s’appelle Jacques ». Peggy m’amène un cendrier et un avis sur sa Moselle : « On est vraiment une famille ici, on est tous soudés, vous voyez ». Aucun doute, l’ambiance est familiale. Même les tombés de la dernière pluie sont dans le bain. Peggy part. Je veux dire qu’elle rentre, elle retourne derrière son U, s’enquérir des réquisitions des clients de l’intérieur. Quand arrive une bande de Belges. Six, huit, dix, je ne sais plus. Tous en moto. De la Harley, je crois. « Vous savez, ils ont fermé les bistrots, et puis après, ils ont inventé le mot convivialité… »Coincé sur un porte-bagages arrière, une tente Quechua verte trahit la descente en camping. Peggy tire une conclusion proche de la mienne. « Et vous allez camper où comme ça ? », demande-t-elle au premier venu, un motard de la meilleure espèce, en cuir, foulard à la chetron sauvage sur le cou, belle gueule, distributeur de clins d’oeil. « On va à Gérardmer, c’est un peu la Foir’Fouille là-bas, on trouve de tout ». La métaphore est intéressante. J’en déduis que le lac est un élément déterminant du tout. Une affaire de goût. L’heure tourne. Devant le Café de la Moselle, tout autour du vaisseau, sur le pont, large et fier, les piétons se sont faits plus rares. Les Belges se sont fait la malle. Le soleil se fait discret. Dans le bistrot, l’effervescence ne retombe pas. Le bar ajoute une corde à son arc. Il est désormais une lumineuse et joyeuse poche de résistance. Résistance au calme de la nuit qui tombe. C’est assez bête, finalement, cette idée de nuit qui tombe. Et de jour qui se lève. Et pourquoi pas l’inverse ? Je pense qu’Arlette penserait comme moi, peut-être. J’admire la nuit qui se lève. Je salue Peggy. Je dis à bientôt. Je marmonne en remontant le pont, « elle mériterait une médaille, cette fille, c’est une sirène. Et ce bistrot, un classement au patrimoine mondial ».