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La seconde moitié du vingtième siècle a été marquée par l’affrontement entre deux blocs antagonistes. L’Est, soviétique et communiste, et l’Ouest, libéral et capitaliste, n’ont cessé de se disputer une vision concurrente du monde. Une ville européenne, Berlin, a servi de théâtre symbolique à ce conflit sans champ de bataille, baptisé « guerre froide ». Une ère qui a vu la capitale éternelle de l’Allemagne traversée par deux crises majeures, en 1948 et en 1961.

À l’issue de la seconde guerre mondiale, l’Europe doit tout à la fois se réinventer, reconstruire son économie et rechercher un nouveau modèle sociétal. On pense que les Alliés qui sont parvenus à endiguer, ensemble, le mal nazi sauront, la paix revenue, poursuivre leur collaboration et donner une nouvelle impulsion à cette zone nodale pour l’équilibre du monde.

Mais la question du retour sur la scène politique internationale de l’Allemagne qui se pose avec acuité, va avoir rapidement raison de cette union de circonstance. A fortiori depuis que la France a fait la proposition, au cours de l’été 1947, de permettre au vaincu allemand d’être éligible au plan Marshall(1), ce dispositif d’aide économique et financière prôné par le président des États-Unis, Harry Truman. Un plan destiné, certes à redresser l’Europe, mais aussi à endiguer le communisme.

Staline n’est pas dupe de la manœuvre et décide de fermer à l’Occident, l’URSS et les pays de sa zone d’influence, amenant Churchill à prophétiser la division de l’Europe. C’est même plus que cela qui s’amorce, c’est une division du monde en deux camps qui se met en place, renvoyant les opinions européennes à l’angoisse du spectre d’une troisième guerre mondiale.

C’est sur ce substrat des relations internationale de l’immédiat après-guerre, que va éclore un concept nouveau dans l’histoire humaine : la guerre froide. Le terme, en forme d’oxymore, est d’invention américaine. Il vise à décrire un processus de relations conflictuelles, caractérisé par une tension permanente entre deux blocs, les États-Unis et l’Union soviétique, excluant toutefois des conflits armés.

Berlin va constituer le front actif de cette configuration tout à fait inédite. À l’instar de l’Allemagne, la capitale a en effet été divisée en quatre zones d’occupation, confiées chacune, par les L’épisode du blocus de Berlin, a aussi eu un impact de plus long terme. Il a en effet témoigné de la capacité des « deux Grands », à adopter une attitude modérée pour résoudre une crise d’envergure.conférences interalliées de 1945, à l’un des quatre grands vainqueurs de la guerre : les U.S.A., l’U.R.S.S., l’Angleterre et la France. Le tout étant placé sous la responsabilité politique d’un commandement militaire interallié.

Mais ce schéma théorique ne va pas résister à la rudesse des stratégies géopolitiques des nations concernées et notamment à celle des dirigeants communistes. Ainsi, la fusion des zones d’occupation américaines, britanniques et françaises, en juin 1948, pour bénéficier de l’aide Marshall, va être considérée par le « Petit Père des peuples »(2), comme une violation des accords de Postdam(3). Un casus belli qui décide l’occupant du Kremlin à tenter le coup de force : isoler les secteurs d’occupation occidentaux de Berlin en en fermant toutes les voies d’accès routières et ferroviaires. Un blocus décidé le 24 juin 1948 et destiné à contraindre les occidentaux à se retirer et abandonner la totalité de ville au contrôle soviétique. La mesure est aussi hardie que mûrement réfléchie. C’est une forme de test destiné à mesurer la détermination réelle du camp opposé.

Les Américains le comprennent et mesurent à quel point il est essentiel, pour l’avenir du monde, de résister à ce bras de fer qui est imposé. Dès le 25 juin 1948, le président Truman déclare sans ambages : « Nous sommes à Berlin et y resterons ». Une affirmation qui va se traduire par la mise en œuvre d’un pont aérien destiné à ravitailler les deux millions de personnes de Berlin-Ouest pris au piège de la nasse de Staline. Près de 280 000 vols ont lieu entre les mois de juin 1948 et mai 1949 et permettent d’acheminer un million et demi de tonnes de marchandises. Au plus fort de la crise, pendant l’été 1948, de jour comme de nuit, un avion atterrit toutes les huit minutes sur le tarmac de la piste d’atterrissage de l’aéroport de Tempelhof pour y déposer sa cargaison et repartir immédiatement. L’opiniâtreté américaine s’avère payante, puisqu’elle contraint “l’ours soviétique“(4) à desserrer sa mâchoire et lever le blocus le 12 mai 1949.

L’Europe et le monde sortent profondément transformés de cette crise. Sa conséquence immédiate a été de susciter la partition de l’Allemagne en deux états souverains indépendants : la République fédérale allemande (RFA)(5), côté Ouest qui se dote dès le 8 mai 1949 d’une constitution spécifique ; la République démocratique allemande (RDA)(6), côté Est, qui couvre, à partir du 7 aout 1949, le périmètre de la zone d’occupation russe.

Mais l’épisode du blocus de Berlin, a aussi eu un impact de plus long terme. Il a, en effet, témoigné de la capacité des « deux Grands », à adopter une attitude modérée pour résoudre une crise d’envergure. Conscients du monopole nucléaire américain, les Soviétiques n’ont pas empêché la circulation aérienne, tandis que leur supériorité militaire conventionnelle a dissuadé les Américains de franchir les barrages dressés. Le tout sans déboucher sur une conflagration générale. Sans qu’on l’ait pleinement mesuré et théorisé encore, les règles de la guerre froides sont désormais posées.

Berlin et l’Allemagne deviennent dès lors le symbole de la guerre froide et du monde bipolaire. Très rapidement, les deux Allemagne sont intégrées chacune dans leur “bloc“ respectif, créant par là même de fortes disparités dans les niveaux de vie des populations concernées, génératrice d’une immigration massive en direction de la République Fédérale Allemande. À partir de 1949, la Dans la nuit du 12 au 13 août 1961, « un mur de protection antifasciste », selon la phraséologie communiste, est dressé.population fuit la République Démocratique Allemande  par Berlin notamment, la frontière urbaine étant plus difficilement contrôlable que les zones rurales surveillées de très près. Outre l’aspect pour le moins négatif en termes d’image, démontrant la faible adhésion au régime, cette hémorragie humaine prive le pays d’une main d’œuvre indispensable à la reconstruction d’après-guerre. Cet îlot du bloc de l’Ouest au milieu du communisme, est insupportable aux dirigeants soviétiques en ce qu’il fragilise, à lui seul, toute la démarche de l’Union soviétique.

Pour gommer cette réalité délétère, Nikita Krouchtchev, premier secrétaire du Comité central du Parti et, après l’éphémère Gueorgi Malenkov, premier “vrai“ successeur de Staline, veut obtenir des Occidentaux un règlement d’ensemble de la question allemande. À travers ce qu’il faut bien qualifier d’ultimatum(7), il demande le départ des troupes occidentales et la démilitarisation de Berlin, dont le statut de ville libre doit être garanti par les quatre puissances ex-occupantes. Une manière pour lui d’intégrer pleinement la ville dans la sphère d’influence soviétique.

Les Américains n’entendant pas céder à cette injonction, s’engage alors un processus diplomatique, à travers, notamment, une longue “tournée“ de Khrouchtchev aux États-Unis destinée à amorcer un climat de détente. Mais il ne parviendra pas pour autant à infléchir la doctrine américaine de défense de l’Europe basée sur l’arme nucléaire.

Il ne reste plus alors aux dirigeants soviétiques que de recourir à une solution extrême : ériger un mur de séparation entre l’Est et l’Ouest. C’est chose faite dans la nuit du 12 au 13 août 1961, « un mur de protection antifasciste », selon la phraséologie communiste, est dressé. Un rempart qui interrompt toutes les communications directes par voie fluviale, terrestre et souterraine. Désormais, le bloc de l’Est est parfaitement étanche, faisant du peuple de Berlin un enjeu pour le monde entier. En cet instant la planète est entrée de plain-pied dans un univers au nouvel équilibre. Celui qu’André Fontaine a résumé dans son ouvrage au titre évocateur, « Un seul lit pour deux rêves ». Deux rêves qui n’ont jamais permis une approche onirique du monde, même après la chute du mur, un certain 9 novembre 1989.

(1) Du nom du général George C. Marshall, Secrétaire du président Harry Truman, qui le 5 juin 1947 annonce, à Harvard, un programme d’aide au développement comme le monde n’en avait encore jamais connu.
(2) Surnom donné à Staline.
(3) La conférence de Potsdam est la dernière des conférences interalliées. Destinée à régler définitivement le nouvel ordre mondial, elle fait suite à celles de Téhéran et de Yalta.
(4) Dans la symbolique et la représentation dessinée, la Russie en général et l’Union soviétique en particulier, sont souvent représentées sous les traits de l’ours, animal considéré comme le roi des animaux en Europe.
(5) Ou Bundesrepublik Deutschland (B.R.D.), la déclinaison allemande de République fédérale d’Allemagne.
(6) Ou Deutsche Demokratische Republik (D.D.R.), déclinaison, dans la langue de Goethe, de la République démocratique d’Allemagne.
(7) Même si, devant l’Histoire, l’intéressé s’est toujours refusé à admettre ce terme.

Le mur de Berlin en chiffres…

De toute éternité, les Hommes ont préféré construire des murs pour se protéger, que jeter des ponts pour se rapprocher. L’Europe n’a pas échappé à ce pernicieux invariant. En 1961, en l’espace d’une nuit d’été, alors que les occidentaux profitaient de la trêve estivale d’août, les occupants de Berlin Est ont lancé la construction de ce que les occidentaux ont très vite qualifié de « mur de la honte ». D’une longueur totale de 155 km, dont 43 km coupant en deux la ville de Berlin, il a été conçu pour être parfaitement étanche et empêcher les fuites vers l’Ouest. Presque trois millions d’Est-Allemands avaient en effet rejoint l’Ouest depuis 1948. Cet ouvrage d’art gigantesque, composé de 106 km d’un agglomérat de plaques de béton armé de 3,60 m de haut, surmonté d’un cylindre sans prise possible pour une escalade et de 49 km de grillage tout aussi infranchissable, il est parvenu, par la contrainte physique, à cautériser l’hémorragie d’immigration vers l’Ouest.


De Khrouchtchev à Gorbatchev

Même s’ils ont toujours démenti être à l’origine de la guerre froide, de nombreux écrits de dirigeants soviétiques laissent à penser que ce concept constituait le cœur de leur doctrine. Morceaux choisis de Krouchtchev et Gorbatchev :

Extrait d’un discours de Nikita Khrouchtchev en date du 6 juillet 1959

« Votre voisin peut vous plaire ou ne pas vous plaire. Vous n’êtes pas obligé de vous lier d’amitié avec lui. Mais vous vivez côte à côte. Que faire si, ni vous ni lui, ne voulez quitter le lieu auquel vous vous êtes habitués ? A plus forte raison, il en est ainsi dans les relations entre Etats (…). Il n’y a que deux issues : ou bien la guerre (et il faut bien dire que la guerre, au siècle des missiles et de la bombe à hydrogène, est grosse des conséquences les plus graves pour tous les peuples), ou bien la coexistence pacifique. Que ton voisin te plaise ou non, il n’y a rien d’autre à faire qu’à trouver un terrain d’entente avec lui, car nous n’avons qu’une seule planète. »

Discours de Mikhaïl Gorbatchev –Mai 1988

« À l’approche du deuxième millénaire, l’histoire a lié nos deux pays par une responsabilité commune sur le destin de l’humanité. Vous et moi sommes conscients de l’attente qu’ont nos deux peuples d’une compréhension réciproque, d’une coopération et d’un monde sûr et stable. Ceci nous oblige à discuter de manière constructive des multiples aspects du désarmement, des problèmes liés à la réduction de 50% des armes offensives stratégiques, à l’élimination des armes chimiques, de la réduction des forces armées et des armements conventionnels en Europe et de l’arrêt des essais nucléaires. Le monde attend aussi de nous, monsieur le Président, des prises de position responsables sur les autres problèmes d’aujourd’hui, tels que le règlement des conflits régionaux, l’amélioration des relations économiques internationales, l’encouragement au développement, la victoire sur la misère, la pauvreté, les épidémies. Bien sûr, nous discuterons aussi des relations bilatérales. »


La guerre froide vue par Charles de Gaulle

« …Le monde entier se trouve soumis à la hantise permanente d’un conflit généralisé. Deux empires, l’Américain et le Soviétique, devenus des colosses par rapport aux anciennes puissances, confrontent leurs forces, leurs hégémonies et leurs idéologies. Tous deux disposent d’armements nucléaires qui peuvent à tout instant bouleverser l’univers et qui font d’eux, chacun dans son camp, des protecteurs irrésistibles. » (in Charles de Gaulle- Mémoires de guerre et mémoires d’espoir – l’Europe  Éditions Plon juin 2016)