À Lahaymeix (55), vous allez attraper un bon gros coup de jeune. Vous cueillerez même des fleurs, des immortelles, des pensées, des reines des prés… Bienvenue au bar du paradis, chez Fernande Simon, une nonagénaire rayonnante et philosophe.
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Vous ne pouvez pas louper le bar de Fernande à Lahaymeix !(©DR)

Le bar n’a pas de nom. C’est « chez Madame Simon », ou parfois « chez Fernande », qu’on entend dire. De loin, de très loin, en Meuse. Car Madame Simon a sa réputation, dont elle se moque sans doute. Elle est la doyenne des patronnes de bar, en Meuse, peut-être même en Lorraine et au-delà. « J’ai débarqué ici à l’âge de 19 ans, j’en ai aujourd’hui 92. ». Son bar, vous ne pouvez pas le louper. En face de sa vitrine à l’ancienne, quelques chats taillent le bout de gras autour d’une gamelle arrangée par Fernande. Un peu plus bas, un tas de rondins de bois est décoré d’un immense V vert. « Je ne voulais pas me marier avec un paysan, alors il s’est fait gendarme »C’est le V de Vent des Forêts, une exposition d’art contemporain permanent à ciel ouvert. « Sur 5000 hectares de forêts, le long de 45 kilomètres de sentiers balisés et librement accessibles, environ 25 000 visiteurs par an partent à la rencontre des œuvres d’art inscrites dans le paysage », sur six communes du secteur de Saint-Mihiel (1). Le bar de Fernande Simon est répertorié en « point d’information » de ce surprenant Vent des forêts. Surprenant, le mot lui va comme un gant. Elle entame la conversation, tout en pelant ses pommes, sur une de ces nappes faites de larges bandes, rouges et blanches, qui se croisent. Elle fut d’abord institutrice. Le métier revient. Elle me file une leçon. « Le meix de Lahaymeix, vous pouvez considérer que ce sont de petits jardins, Lahaymeix, c’est donc des petits jardins entourés de haies ».
Elle enchaîne, l’histoire de sa vie, qui longe celle de la Meuse, rencontre, par moments, par hasard, celle de France : « Ici, j’étais d’abord institutrice. Je me suis dit : il faut que je sorte de ce patelin. Aujourd’hui, je ne voudrais plus en partir ». Entre le doute et l’adoption, forcément il y eut l’événement, le moment qui force le destin, le prélude à l’aventure ; ce fut une rencontre. La Verdunoise tombe amoureuse « d’un gars du bistrot. Il était dans la culture, mais je ne voulais pas me marier avec un paysan. Alors il s’est fait gendarme. Et puis nous sommes revenus à la culture, avec les veaux, les vaches, les chevaux, on a même eu une mule, il ne lui manquait que la parole. Mes parents étaient désespérés, mais moi j’étais heureuse. » Puis vint la guerre.
Fernande pousse les pelures de pommes, elle me propose un scrabble, elle poursuit l’histoire. « C’était en 42, on l’appelait Perroto, c’était un Autrichien. Une nuit, il a été tué. Je disais que c’était un vieux, il devait avoir 40 ans. Aujourd’hui, je dirais que c’est un gosse. Le pauvre vieux, il n’avait pas deux sous de malice. Mais lorsqu’il a été tué, les hommes sont partis en forêt, par peur des représailles, c’est pour ça que j’ai mis cette pancarte ». Elle est clouée de l’autre côté de la route et rappelle la fonction protectrice de la forêt. « Un abri, un refuge ».  On en vient à Napoléon. « Il est passé ici, en allant faire la campagne de Russie, c’était sa route. Bon, je n’étais pas là, je ne peux pas l’affirmer non plus ».La nostalgie ne chauffe pas le poêlon, elle ravive juste les belles heures… Puis aux chats. « Je ne les aime pas, mais je les nourris. Si je ne le faisais pas, quatre ou cinq n’auraient jamais à manger ». Puis à la faim dans le monde, sur une note de douce colère, de dépit : « Quand je pense qu’un tiers des gens sur cette planète meurt de faim. Et qu’un autre tiers meurt de trop bouffer… » Je suis à deux doigts d’accepter la partie de scrabble, quand un autre sujet se pointe et bouscule mes projets (de toute façon, face à une instit de cet acabit, avec 92 années au compteur et l’esprit brillant et philosophe, j’imaginais déjà la raclée que j’allais prendre). L’autre sujet, c’est la chasse, et puis les gens, ses clients, les autres, le bistrot, ses fils, sa bicyclette, « ah, j’en ai fait des milles et des milles ». Et des souvenirs, des milles et des milles aussi, elle en a. Ils habillent joliment son bistrot, sans trop forcer, sans grossièreté, sans flonflon. La nostalgie ne chauffe pas le poêlon, elle ravive juste les belles heures de ce lieu magique. De nobles heures, toujours en cours d’ailleurs, belles comme la paix, comme la douceur de vivre, comme la vitrine, large et lumineuse, divisée en dix par de fines bandes de fer vertes. Comme la réclame, au-dessus, à peine écaillée, affichant l’une des fiertés lorraines, une autre : Champigneulles, reine des bières. 

(1) http://ventdesforets.org