JJSS (©DR)

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Il y a eu le cancérologue Léon Schwartzenberg. L’aventurier Alain Bombard. Ou le patron de presse JJSS. Quatre lettres, JJSS, qui claquent comme une bannière étoilée, Jean-Jacques Servan-Schreiber. Schwartzenberg a battu le record du ministère le plus court, neuf jours. Bombard a tenu un mois. Une déclaration sur la chasse à courre et puis s’en va. JJSS fut ministre quatorze jours. Trois personnalités de la « société civile ». La formule de « société civile », dans les couloirs des ministères et des partis, signale généralement les coups de cœur ou coups de com du président. Ou alors les turlupins. « Le turlupin », c’est ainsi que Chirac avait baptisé JJSS. Cette parenté avec la Société civile n’explique pas tout de la carrière politique accidentée de Servan-Schreiber. La liberté de penser et la surproduction d’idées, qui le caractérisaient, buggent souvent sur les logiciels des apparatchiks. Son parcours révèle aussi les contradictions de l’électorat. Dominique Flon le dit autrement. Aujourd’hui président de la Société d’Histoire de la Lorraine, il fut, de 1970 à 1978, un proche collaborateur de JJSS. « Il était un grand bonhomme, un agitateur d’idées. Il était de ces politiques que veulent les Français. Et quand ils les ont, les Français n’en veulent plus… ». Dominique Flon décrit aussi « un visionnaire, pas démagogue du tout. »« De ces politiques que veulent les Français. Et quand ils les ont, les Français n’en veulent plus… »

L’épisode nancéien du parcours de JJSS est éclairant. En 1970, le député de Nancy, Roger Souchal, démissionne. C’est un coup pour s’opposer bruyamment au tracé de l’A4, bien trop messin à son goût. Souchal est sûr de son affaire, il sera réélu. C’est sans compter sur l’autre coup du moment, plus bruyant encore, celui du puissant patron de L’Est Républicain, Léon Chadé. Il presse JJSS de tenter l’aventure ici. Le séduisant fondateur de L’Express débarque et rafle la mise. L’idée de JJSS – qui commence à prendre forme à Nancy – est de contrecarrer l’étouffant « État-UDR ». Quant aux Nancéiens, leur objectif est de se doter d’une personnalité de premier plan. Nancy doit peser. Faire face à Metz. L’épisode de l’A4, au tracé très politique, souligne en effet la faiblesse de la cité ducale. L’autoroute frôle Reims, dirigée par l’influent Jean Taittinger. Elle pénètre l’agglomération de Metz, dont le maire, Raymond Mondon, n’est autre que le ministre des Transports. Elle laisse Nancy au loin. La victoire de JJSS – bien aidé par L’Est Républicain, ce qui laissera des traces au sein de la rédaction – marque un tournant. C’est le début d’un rééquilibrage entre les deux grandes villes lorraines. C’est aussi l’éclosion d’une nouvelle génération. Dominique Flon : « Roger Souchal était un type bien, mais l’arrivée de JJSS a enclenché un renouvellement. Cela a marqué l’époque. JJSS avait le contact direct avec les ministres, le Premier ministre. D’ailleurs, il s’engueulait avec eux. C’était une aventure »

Le début du désamour date-t-il d’un coup de tête ? Trois mois après son élection nancéienne, JJSS part affronter Chaban, alors Premier ministre, aux municipales de Bordeaux. Au-delà de son penchant à ferrailler contre « l’État-UDR », un événement régional renforce sa décision. .« À Nancy, certains n’ont pas apprécié, d’autres ont admiré le panache »L’usine Ford, dont l’implantation était prévue à Charleville-Mézières, ira à… Bordeaux. Coup de sang, coup de tête ? Pas vraiment, pense Dominique Flon : « Nous en avons parlé ensemble. Il considérait qu’il y avait abus de pouvoir de l’UDR. La candidature de Bordeaux révélait le côté sincère du personnage, sa vraie liberté de penser. À Nancy, certains n’ont pas apprécié, d’autres ont admiré le panache ». Il est battu par Chaban. Et comme une manie, six ans plus tard, il cherche la route d’un autre cacique de l’UDR, Pierre Messmer, et le bat à la présidence de la région. Le « député de Lorraine » – comme il aimait qu’on dise – et président de région, ne fut pas que turlupin, il a bâti. On lui doit – ceci est unanimement reconnu – l’autoroute Lorraine-Bourgogne, le pôle de Brabois, des équipements universitaires, des implantations industrielles. Et une idée claire, et sans doute précoce, du pouvoir régional.