On peut étonner, distraire, informer et émouvoir : Tunnels de Rutu Modan en est la preuve. Polar archéologique déjanté, c’est aussi une satire aussi effrontée qu’efficace sur ce qui se joue sur et sous la terre d’Israël et de Palestine. Chez Actes sud.

Récompensée à Angoulême et par deux Eisner awards pour La Propriété et Exit wounds, Rutu Modan fait figure de tête de file de la bande dessinée en Israël, qu’elle a contribué à faire connaître dans son pays, plutôt invisible sur la carte du neuvième art. Un pays où l’on érige des murs d’un côté et des tunnels de l’autre. Dans Tunnels, c’est une israélienne qui creuse : Nilli est bien décidée à retrouver l’Arche d’alliance, une légende dans le monde de l’archéologie que son père aurait en son temps localisée. Seul problème, celle-ci se trouverait en territoire palestinien, derrière un immense mur de séparation.

Tout au long de l’album, les obstacles se transforment en alliés et inversement : l’armée, un colon roublard, un professeur d’archéologie malhonnête, un frère aux motivations troubles, un petit garçon accro au smartphone et une fratrie de palestiniens (qui, en face, creusent aussi) constituent une galerie de personnages excentriques et réjouissants. La ligne claire, les jolies couleurs et les dessins presque naïfs créent un décalage inattendu, mais sont parfaitement raccord avec le ton de cet album tragi-comique, palpitant de bout en bout. La question des colonies, du territoire à partager et du conflit entre deux peuples est bien évidemment au cœur de cette histoire, mais Rutu Modan ne force jamais le trait. Le face-à-face entre Nilli et Mehdi se disputant la propriété du souterrain résume tout : « Mon père l’a creusé – le mien aussi – mais on l’a commencé – puis vous êtes partis – mais nous sommes revenus – et maintenant nous sommes là ». Si vous n’êtes pas convaincus de la pertinence et de la portée d’un récit satirique à propos d’un sujet aussi sensible et complexe, un conseil : lisez Tunnels.