© A. Mébarki

Passé sans transition du fantastique au récit historique, de la fiction au réel, Vincent Bailly fourmille de projets et d’activités. Avec Tristan Thil au scénario, le dessinateur s’empare actuellement du passé industriel de Longwy, sa cité d’adoption, et sa fibre sociale le conduit chaque semaine à donner des cours en prison.

Les autres, c’était le foot et lui, le dessin. « Taiseux » (c’est lui qui le dit) ascendant créatif (ça, c’est nous !), le jeune Vincent Bailly aimait passer son temps libre à « cultiver un petit univers personnel » pendant que ses congénères s’en allaient taper dans le ballon sur les pelouses de Saint-Nicolas-de-Port : probablement influencé par le monde de Tolkien et le Seigneur des Anneaux mais aussi par Donjons et Dragons, l’un des tout premiers jeux de rôle de genre médiéval et fantastique, lui remplissait des cahiers de petits monstres et de magiciens.

Inutile en revanche de chercher dans ce penchant pour le dessin et pour les histoires un héritage familial : mère infirmière, père métreur dans le bâtiment (« avant de découvrir la foi à 40 ans et de devenir diacre », indique Vincent), il n’a pas spécialement grandi dans un milieu artistique, et c’est de son propre chef qu’il a opté pour un bac A3 (lettres et arts plastiques, appellation d’époque) avant de prendre la direction de Strasbourg et de sa foisonnante École des arts décoratifs. Nous sommes dans les années 1980 et Vincent Bailly, né en année pré-presque révolutionnaire (1967) dans une ville riche de ses pavés (Nancy), passe 5 ans dans la capitale alsacienne à parfaire sa vocation, aidé en cela par « Je ne suis sûrement plus le même à 50 ans passés qu’à 25 : avant, j’avais besoin d’imaginaire, aujourd’hui, le réel m’intéresse davantage. »l’un des plus grands illustrateurs jeunesse de l’époque, Claude Lapointe. « J’évolue graphiquement et je me confronte alors à la réalité, rembobine-t-il : j’écume les maisons d’édition jeunesse, pour lesquelles j’avais un trait un peu dur, trop marqué, « pas dans l’esprit », c’était ça, la formule ! » Quelques travaux chez Nathan puis une autre rencontre alsacienne, cette fois avec le scénariste de BD Roger Seiter, lui permettront de décoller : « Roger Seiter cherchait un dessinateur pour de l’héroic fantasy », un genre alors en plein essor dans lequel un monde merveilleux prête son décor à un récit héroïque. « J’ai signé chez Delcourt sans véritablement posséder de bagage de BD, ajoute Vincent Bailly, mais au moins voilà : j’y ai effectué mes premières armes, dessiné mes premières planches… » Et sorti, en 1995, un premier album, Les Chevaliers Guides, d’une première série, Le Cœur de Sang, « qui a suffisamment marché pour me lancer », constate l’intéressé, un quart de siècle plus tard.

Il poursuit alors son petit bonhomme de chemin fantastique jusqu’à l’aube du nouveau millénaire, dessine 3 tomes de la série  Angus Powderhill et c’est une nouvelle rencontre avec un scénariste, Kris, qui suscite un virage à 90 degrés et opère un changement de genre (artistique s’entend) : Kris l’embarque dans ses Coupures irlandaises, qui paraissent en 2008 chez Futuropolis, une plongée dans l’Irlande du Nord des années de conflits, à travers le regard de deux lycéens français partis en séjour linguistique à Belfast, l’un accueilli par une famille ouvrière catholique, l’autre par une famille protestante aisée… L’album rencontre le succès, critique et public. Un déclic ? « En tout cas, quand Kris me parle de son projet sur l’Irlande, je ne suis pas forcément crédible, il me faut déjà montrer que je sais faire ! Cela dit, il n’y a pas tant de difficultés que ça à passer de la fiction au réel. J’éprouve de l’intérêt pour la BD et pour la narration : quelque soit le genre, je me donne les moyens graphiques et plastiques. Et puis, je ne suis sûrement plus le même à 50 ans passés qu’à 25 : avant, j’avais besoin d’imaginaire ; aujourd’hui, le réel m’intéresse davantage. »

Avec Kris, encore, Vincent Bailly adapte en dessin, en 2011, un Sac de billes, le roman de Joseph Joffo, puis son éditeur le met en relation avec le Messin Tristan Thil, dont il avait lu l’album sur Florange : ensemble, ils concoctent Congo 1905, le rapport Brazza, sur la révélation d’un secret d’Etat accablant pour la France coloniale, sorti l’an dernier, toujours chez Futuropolis. Avec le premier, le dessinateur travaille actuellement à une sorte de suite irlandaise ; avec le second, il se penche sur la fin de la sidérurgie et d’une époque, autour de l’épopée de la radio Lorraine Cœur d’Acier. « Cette idée nous est venue au cours d’un voyage à Brazzaville, lors de la promotion de Congo 1905, raconte Vincent Bailly. Quand je suis arrivé à Longwy, où j’ai suivi mon épouse, conseillère en énergie, j’ai immédiatement été curieux de savoir ce qu’avait été la vie de la cité avant la catastrophe industrielle. »

Et puisque dessiner deux albums ne suffit visiblement pas à rassasier ce solide appétit, entre deux cours de dessin dispensés à la maison d’arrêt de Metz-Queuleu (lire ci-dessous), Vincent Bailly  vient de lancer Quidam, avec plusieurs complices : « La revue des héros ordinaires » qui, si l’opération de financement participatif lancée sur la plateforme Ulule aboutit, proposera à partir de février 2020 de « raconter les gens simples » par le biais de la BD documentaire. « La bande dessinée a pris un bel essor, c’est un media devenu mûr pour raconter à peu près tout. Les histoires ancrées dans le réel me plaisent, affirme Vincent Bailly, mais je crois que je pourrais tout aussi bien m’essayer au polar ou à la science-fiction. » Rares sont ceux qui vivent de cet art, lui en fait partie : « Ce n’est pas donné à grand-monde. Nous bénéficions d’une belle image, mais notre statut est ignoré alors que nous contribuons amplement à faire vivre la chaîne du livre. Il faut avoir des choses à raconter et avoir envie de les raconter pour persister. » Alors, Bailly persiste, et signe.

Dernier album paru :  Congo 1905, le rapport Brazza, avec Tristan Thil, éditions Futuropolis.
Pour participer au financement de la revue Quidam : www.ulule.com

Passage par la case prison

5 ans de prison ferme. Depuis 5 ans, chaque jeudi, Vincent Bailly se rend sur les hauteurs de Metz, franchit les murs de la maison d’arrêt de Queuleu et y dispense des cours de dessin ! Encore l’effet d’une rencontre, cette fois lors des fameux apéros graphiques du Carré des Bulles : Vincent Bailly s’y essayait avec d’autres au dessin de presse, alors que la librairie de la rue de la Fontaine comptait parmi sa clientèle la responsable de la médiathèque du centre pénitentiaire qui, dans son élan, a également recruté Charlie Zanello, autre talent du 9e art. « Humainement, c’est d’une richesse insoupçonnée », explique Vincent Bailly, satisfait de proposer l’un des rares ateliers mixtes, une gageure en milieu carcéral… « Déjà, il y avait un défi personnel : je ne savais pas si j’allais m’adapter. Et puis, mes élèves se sont remis au dessin, qu’ils disaient tous avoir pratiqué petits, puis abandonné. Certaines de leurs BD ont même été exposées au Carré des Bulles ! Les détenus me semblent demandeurs de cette parenthèse qui leur permet d’évacuer des choses à travers le dessin. En revanche, je prends les gens comme ils sont, sans savoir pourquoi ils sont là, en m’interdisant de juger quand j’apprends quelque chose sur leur parcours. Le biais du dessin fait qu’il n’est pas nécessaire de creuser de ce côté-là… Et ça m’est profitable à moi aussi : à mon âge, j’ai des habitudes de dessin, se confronter à un public qui n’est pas familier de cette activité permet de se remettre en question. Enfin, pour le taiseux que je suis, ça me fait sortir de moi… » Une libération en passant par la case prison.