© DR

La journaliste Inès Léraud, qui enquête depuis des années sur les maladies environnementales et l’industrie agro-alimentaire, s’est associée au dessinateur Pierre Van Hove et à la Revue Dessinée pour publier en 2019 Algues vertes, qui revient sur les drames et les dissimulations liées à la pollution des plages bretonnes.

Inès Léraud est devenue journaliste suite aux soucis de santé rencontrés par sa mère, dus à un empoisonnement au mercure contenu dans ses plombages. Une histoire similaire sera, des années plus tard, à l’origine de l’enquête de sa vie : en reportage en Bretagne, un homme lui remet un dossier sur le cas de Thierry Morfoisse, décédé en 2009 dans des circonstances troubles. Il était chargé de ramasser les algues vertes qui s’accumulent sur les plages bretonnes suite à la présence décuplée de nitrates, depuis l’avènement de l’agriculture industrielle dans les années 60. La rencontre avec ce lanceur d’alerte va décider Inès Léraud à s’installer en Bretagne, une région où elle a beaucoup enquêté, notamment pour son « Journal Breton » sur France culture entre 2016 et 2018. « Quand j’ai débuté, les enquêtes étaient rares sur le thème de la santé et de l’environnement, raconte Inès Léraud. On me parlait de sujets anxiogènes, les rédactions m’encourageaient à travailler sur autre chose, alors que mes sujets suscitaient beaucoup de retours des auditeurs ».

Aujourd’hui, Inès Léraud a quitté le monde de la radio tout en poursuivant ses recherches. Diplômée de la Fémis et de l’école Louis Lumière, elle n’aurait pas imaginé que c’est la bande-dessinée qui donnerait un impact majeur à son enquête sur les algues vertes. « La Revue Dessinée m’a donné l’occasion de creuser le sujet, explique la journaliste. Je n’étais pas lectrice de BD, je craignais que ce support m’oblige à simplifier, mais grâce au talent de Pierre Van Hove nous avons réussi je crois à ne rien perdre de l’affaire, à être concis, et même drôles ». L’ironie, la caricature sont effectivement l’une des armes des auteurs, en plus d’une grande rigueur dans l’énumération des faits et la reconstitution de l’enquête. Situations ubuesques et dissimulations manifestes s’enchaînent au fil de 150 pages où scientifiques, industriels, syndicalistes, préfectures et politiques jusqu’au plus haut niveau de l’État oscillent entre déni et mensonge depuis la fin des années 80. Plusieurs ont aussi été, aux côtés d’associations et de médecins, des sources précieuses. « Les citoyens sont les vrais héros de l’album, souligne Inès Léraud. Avec Pierre Van Hove, nous avons décidé d’ajouts jusqu’au dernier moment : il nous paraissait indispensable par exemple de parler du statut de victimes des agriculteurs face à l’industrie agro-alimentaire, ou du remembrement qui a préparé le terrain à l’agriculture industrielle ».

D’une grande densité, Algues vertes parvient à rester lisible et précis en alternant reconstitution de l’enquête, mise en contexte et plongée dans l’histoire de l’agriculture française ou les dessous du lobbying. On y perçoit bien cette démarche de « dérouler le fil » propre au journalisme d’investigation, et on découvre un système qui engendre d’autres problèmes sanitaires, sociaux et économiques au-delà de la pollution par les algues vertes. Ces dernières seraient responsables de la mort de trois hommes et d’une quarantaine d’animaux à ce jour. « C’est un problème bien connu en Bretagne, même si beaucoup là-bas ne font pas trop de vagues, notamment dans la presse locale, à cause des pressions, note Inès Léraud, qui a elle-même connu plaintes et intimidations (voir en ligne la tribune « Défendons la liberté d’informer sur le secteur agro-alimentaire » en soutien à Inès Léraud publiée dans Libération le 8 mai). Le milieu rural a un grand besoin du journalisme d’investigation. En Bretagne, où aux côtes des habitants ma pratique s’est transformée, les choses se sont améliorées ; mais la vérité n’est toujours pas dite ».