Tocqueville-(illu-Philippe-Lorin)

Illustration de Philippe Lorin

« L’auteur de La Démocratie en Amérique est né à la chose politique à Metz. Il suffit de se replonger dans les Souvenirs inachevés pour retrouver l’âme de ce grand Messin injustement oublié ». L’historien Gaétan Avanzato fait le constat d’un oubli d’autant plus surprenant que Metz aurait à gagner, en termes de notoriété, à valoriser ce lien. Ce qui lie l’un des plus grands philosophes politiques du monde et la capitale de la Lorraine ne tient pas dans le courrier du cœur d’un potache célèbre du lycée Fabert (Lycée impérial, à l’époque de Tocqueville). Pour Roland Grossmann, Inspecteur d’Académie honoraire, ce sont quatre époques qu’il vit en Lorraine, « quatre ruptures » fondamentales qu’Alexis de Tocqueville va expérimenter à Metz. Son père est nommé Préfet de Moselle en 1817. Alexis le rejoint en 1820. Il a quinze ans et goûte à la liberté. D’abord dans les livres, ceux jusqu’ici interdits par son précepteur, notamment des philosophes des Lumières. Gaétan Avanzato : « Il va dévorer Montesquieu, Rousseau, Voltaire et les grands classiques, puisés dans la bibliothèque du préfet ». Dans ces livres, il apprend que son arrière grand-père, Malesherbes, « avait accordé protection à ces philosophes », ces mêmes Lumières que son précepteur jugeaient responsables « des malheurs de sa famille, du royaume et de la religion catholique ». À Metz, Tocqueville perd la foi « tout en restant, précise Roland Grossmann, attaché à la religion catholique, au soutien des religions à la démocratie, mais à la nécessité de la séparation des églises et de l’État ». Le voilà agnostique mais amoureux. À Metz, il brise aussi les interdits du cœur. Le jeune homme entretient une première relation avec une domestique de la préfecture, dont il aura un enfant. À Metz, il brise aussi les interdits du cœurPlus tard, son père absent de Metz pendant un mois laissera les clés de la maison au fiston. « Tocqueville découvre alors l’amour passion » avec Rosalie, la fille de l’archiviste de la préfecture. Il la quittera, sous la pression. « Il existe entre le père et le fils une complicité. Le préfet ne marque sa désapprobation qu’au moment où la liaison avec Rosalie est ébruitée, en 1824. Mais le père et le fils ont quitté Metz. Le lien qui unit Alexis à Rosalie ne cesse qu’en 1826. En apprenant que Rosalie Malye a épousé François Bégin, Tocqueville ressent encore la blessure de la rupture ». Cette relation et, plus encore, ses voyages aux États-Unis marqueront sa relation aux femmes et sa vision de leur rôle dans la société. « C’est la femme qui fait les mœurs », écrira-t-il. La vie messine de Tocqueville est un défilé de découvertes, y compris de classes sociales qu’il n’avait pas l’habitude – ni le droit ? – de fréquenter. Il se lie avec Eugène Stöffels, plus tard Receveur municipal de Metz, avec lequel il échangera jusqu’à la mort de celui-ci. Librement, il se livre à Eugène, dans des lettres où se mêlent relation intime et réflexion philosophique 1. Le 18 octobre 1831, Alexis dit à Eugène : « En somme, il n’y a pas d’être au monde que je connaisse moins que moi-même. L’héritage de ce Messin de passage est exceptionnel.Je suis sans cesse pour moi un problème insoluble. La vie est ni un plaisir ni une douleur, c’est une affaire grave dont nous sommes chargés et dont notre devoir est de nous acquitter le mieux possible ». S’acquitter de la vie, merveilleuse et terrible formule d’un homme désormais mûr et dont Metz a forgé la personnalité. L’héritage de ce Messin de passage est exceptionnel. Une pensée cédée à la démocratie, faite de gloires et de risques, aux États-Unis, à la France, aux libertés, à l’égalité. À Metz, a-t-il légué un esprit ? En énumérant les lieux tocquevilliens de Metz, Gaétan Avanzato le laisse penser. Beaucoup plus que dans la petite allée baptisée à son nom et longeant le Conseil Régional, cet esprit souffle place de Chambre, quai Saint-Pierre (actuel quai Félix-Maréchal) « où Tocqueville se promenait à la découverte de la Moselle vagabonde », dans le quartier du lycée impérial. Partout, finalement, « dans cette cité aux remparts où souffle l’esprit de Metz chanté par Chateaubriand dans Les mémoires d’outre-tombe ».

1 «une correspondance éclairante», par Roland Grossmann (Les amis messins de Tocqueville)