Thomas Périn, est agriculteur en Meuse. À la tête avec ses parents d’une exploitation céréalière et de vaches allaitantes de 225 hectares. Il est investi depuis une décennie dans le syndicat professionnel des Jeunes Agriculteurs, fédération qu’il préside pour la Lorraine depuis 2012.
Thomas Périn, président de la fédération des jeunes agriculteurs de Lorraine (© Mensuel L'Estrade)

Thomas Périn, président de la fédération des jeunes agriculteurs de Lorraine (© Mensuel L’Estrade)

Comment les Jeunes Agriculteurs soutiennent-ils l’insertion de leurs membres dans la profession ?

Par une multitude d’actions : en amont déjà, nous intervenons dans les collèges et lycées. Les JA sont aussi présents sur les carrefours de métiers pour expliquer l’intérêt de la profession et dans les lycées agricoles où nous présentons les aides existantes pour favoriser l’accès des jeunes au métier. La Dotation Jeune Agriculteur (DJA) permet notamment aux nouveaux venus de vivre la première année, quand le fruit de leur travail n’a pas encore émergé. Il existe aussi d’autres aides : prêts bonifiés, aides à investissement. Les aides européennes ont diminué et laissent peu de latitudes aux jeunes, c’est très encadré, donc nous suivons les dispositifs d’installation et les accompagnons dans le démarrage, ainsi nous ne déplorons que très peu d’échecs. L’accès au foncier est plus compliqué, les JA font ce qu’ils peuvent avec le concours de la Société d’Aménagement Foncier en Milieu Rural (Safer) pour éviter la fuite du foncier.

Quelles sont les aides des collectivités territoriales et des chambres agricoles, notamment en terme d’accès au foncier et à la formation à destination des jeunes agriculteurs ?

La chambre d’agriculture est précieuse dans les formations, le montage des dossiers, les plans d’entreprise et même sur les suivis. Les politiques départementales sont très différentes mais en Lorraine, je ne connais pas un département qui ne soutienne l’installation des JA, le panel des aides est important. Depuis cette année, la région gère les fonds de la Politique Agricole Commune (PAC) et beaucoup sont destinés à l’installation, notamment dans les domaines prioritaires comme les exploitations hors cadre familial ou la diversification des filières.

Comment évaluez-vous la nouvelle PAC à l’aune des besoins des jeunes agriculteurs ? 

En Lorraine, les grandes exploitations en polyculture et élevage exploitées par plusieurs propriétaires sont nombreuses, or l’État veut privilégier les exploitations de moins de 52 hectares en s’imaginant favoriser l’emploi. Malheureusement, ce n’est pas aussi simpliste et les agriculteurs lorrains risquent d’en faire les frais. En revanche, nous nous sommes battus pour faire reconnaître l’installation comme une priorité : en France, 50% des exploitants vont partir en retraite, c’est d’ailleurs pareil voire pire dans d’autres pays européens. Avoir fait passer ce message est une réelle victoire.

Nombreuses sont les actions des Jeunes Agriculteurs autour de l’insuffisance des étiquetages dans les magasins, comment évolue ce problème ?

Il n’évolue pas vraiment, des scandales dus aux pratiques de la grande distribution, il y en a tout le temps, mais ne sont relayés que ceux qui touchent directement les consommateurs. Ces vérifications des étiquetages ont surtout vocation à alerter l’opinion. Aujourd’hui les trois quarts de la viande française sont exportés et celle qui est consommée en France est importée. Or, que les Français mangent des produits français transformés dans le pays, cela favorise l’emploi en France et cela garantit la qualité. L’agriculture française est une des plus haut de gamme, et certainement la plus saine du monde. La majeure partie des paysans français est d’ailleurs fière de ce qu’elle produit. Les accords transatlantiques de ce point de vue nous inquiètent beaucoup : alors que d’une part on nous impose des normes de plus en plus drastiques, nous allons nous retrouver en concurrence avec des producteurs qui injectent des hormones aux bêtes pour les faire grossir plus rapidement.

À la cantine de Bercy, en novembre, tomates espagnoles et viandes

étrangères remplissaient les frigidaires…

Les Jeunes Agriculteurs aux côtés de la FDSEA sont allés dans des cantines de collectivités examiner la provenance des viandes, quel en a été le constat ?

Il y a du progrès, même si nous appuyons où cela fait mal : à la cantine de Bercy, en novembre, tomates espagnoles et viandes étrangères remplissaient les frigidaires… D’une part, les gens veulent manger toute l’année les mêmes produits en dépit des saisons, d’autre part, les appels d’offre qui régissent les choix des collectivités ne peuvent intégrer la préférence nationale. Mais nous avons obtenu du ministère des Finances qu’il rédige un guide pour intégrer l’idée de manger français aux appels d’offre en respectant les règles de concurrence, ainsi les collectivités n’auront bientôt plus d’excuse.

L’action du 5 novembre a mis en exergue les tensions du marché : en quoi la concurrence étrangère est-elle jugée déloyale ?

À tous les niveaux : social d’abord car les taux d’imposition et le coût de l’emploi sont inégaux ; réglementaire ensuite, car la France est très à cheval sur les restrictions de produits phyto-sanitaires, et il en résulte des rendements moindres. Les agriculteurs français sont donc soumis à plus de pertes et plus de coûts que leurs concurrents étrangers.

Que vous évoque le développement des circuits courts ?

Dans l’ensemble, c’est bien que se développe une agriculture de proximité, mais c’est aussi plus dangereux pour l’agriculteur, car la vente directe n’est pas son métier, qui est initialement de produire, or une diminution subite de la demande peut être dramatique. Beaucoup sont réunis en coopératives ou en associations mais tout le monde ne pourra évidemment pas s’y mettre.

Entre nouvelles normes et difficultés conjoncturelles, comment les JA peuvent-ils investir dans de nouvelles filières ?

Tout se fait, du bio jusqu’aux exploitations à grande échelle ! Les JA sont perpétuellement en recherche de nouvelles formes d’agriculture. Le souci actuel, c’est que l’État a repris le fonds de roulement des chambres d’agriculture, or elles sont nos premiers soutiens dans la recherche et le développement de nouveaux modèles.

« En matière d’écologie, on fait beaucoup d’efforts et on peut faire mieux,

mais il s’agit de nous écouter pour cela. »

Les normes se succèdent sans toujours tenir compte des impératifs des agriculteurs. Comment concilier écologie et agriculture ?

C’est conciliable, le problème réside dans la politique de moyens mise en place au détriment d’une politique de résultat. Quand l’Europe demande à la France de réduire les nitrates en lui laissant le choix de sa réglementation, la France impose des contraintes immédiates, énormes et souvent contre-productives pour l’environnement. Les agriculteurs se retrouvent à devoir respecter des règles iniques créées par des types dans des bureaux qui ne comprennent rien ni à l’agriculture, ni à l’environnement. Et comme leurs règles ne marchent pas, la France est régulièrement condamnée par l’UE.

Que pensez-vous du fait que les agriculteurs et les écologistes soient présentés comme antagonistes ?

Les agriculteurs le vivent très mal, d’autant plus qu’ils vivent de la nature et à son contact. Nous produisons en symbiose avec la nature, tout casser n’est pas dans notre intérêt. Jamais. Ce sentiment d’être montré du doigt et ces règles imposées en dépit du bon sens, c’est dur, et nous ne sommes plus très loin du point de non retour. Sans excuser ces comportements, je comprends les débordements qui ont lieu parfois, car nous arrivons à saturation. En matière d’écologie, on fait beaucoup d’efforts et on peut faire mieux, mais il s’agit de nous écouter pour cela.


LA FÉDÉRATION

Manifestation des agriculteurs à Nancy © DR)

Manifestation des agriculteurs à Nancy © DR)

L’organisation, fondée en 1957, est composée exclusivement d’agriculteurs âgés de moins de 35 ans et regroupe en son sein, au niveau national, quelque 50 000 adhérents répartis en structures de réflexion et de décision décentralisées. Son objectif est de défendre les intérêts des jeunes agriculteurs (JA) mais aussi de favoriser l’accès aux métiers agricoles afin d’en mieux assurer le renouvellement. La fédération régionale rassemble à elle seule environ 1000 membres, un chiffre qui atteste du dynamisme de la filière agricole en Lorraine et de sa capacité à se renouveler. Toutefois, rien n’est jamais acquis, aussi Thomas Périn, s’il se félicite de cette tendance, demeure vigilant face à une conjoncture économique difficile et une image de la profession qui semble n’avoir jamais été si éloignée de la réalité.