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L’histoire du catholicisme foisonne d’exemples de femmes et d’hommes, dont l’intensité spirituelle et la profondeur de la pensée ont amené l’Église à en reconnaître l’autorité morale et à les proclamer saints. Mais peu ont marqué les siècles avec une empreinte aussi forte que celle de Saint Thomas d’Aquin, docteur de l’Église, qui a cherché tout au long de sa vie à concilier foi et raison.

S’il était un homme pour convaincre un incroyant de l’existence d’un Dieu « qui en tout lieu gouverne (1) », le rendant accessible par les chemins de la raison et du témoignage sensible, c’est sans aucun doute Saint Thomas d’Aquin qui l’incarnerait le mieux. Tout dans cet homme aspire à Dieu. Tout ce que cet homme a vécu, porte témoignage d’une présence transcendante intérieure. Voilà un être humain à la fois archétype de son époque, celle d’un treizième siècle au catholicisme triomphant, et maïeuticien de temps nouveaux pour la religion dominante.

La vie, avec ses déterminismes familiaux et sociaux, ne laisse que peu de choix à Thomas. Né le 28 janvier 1225, il a à peine cinq ans quand ses parents, des nobles originaires de Lombardie, le donnent comme oblat à l’abbaye bénédictine du Mont-Cassin. Une oblation, comme une forme de sacrifice humain ou comme l’offrande qui précède la consécration ? Peut-être. Mais sans doute aussi une manière de donner à son enfant l’essentiel d’une éducation, car au Moyen-Âge, en l’absence de tout système éducatif public organisé, c’est l’Église qui est la mieux placée pour tenir ce rôle. Le père de Thomas nourrit de hautes ambitions pour son fils dont il rêve l’avenir brillant. L’enfant va donc, dans un premier temps, faire l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, ainsi que de toutes les disciplines qui y sont liées.

Un enseignement qui va durer neuf ans, jusqu’au moment où les moines sont expulsés de l’abbaye par Frédéric II, empereur du Saint-Empire. L’occasion offerte à Thomas d’Aquin de poursuivre son cursus au Studium regni, une forme d’académie locale fondée en 1220. Un lieu qui constitue un embryon d’Université, destiné à former des esprits, au moment où le prince a besoin d’asseoir son influence sur des gens de savoir.

C’est peu dire que l’adolescent goûte cette ambiance qui lui donne à fréquenter des frères prêcheurs dont il admire l’érudition et la simplicité de vie. À leur contact, sa vocation commence à se dessiner. Il n’y a donc rien de très surprenant à ce qu’à l’âge de dix-neuf ans, il décide d’entrer chez les Dominicains, un ordre mendiant réputé pour son dénuement et pour l’obligation imposée à ses membres de s’adonner à l’étude, condition indispensable à qui est autorisé à prêcher. Les disciples de Saint Dominique sont en effet, en vertu d’une bulle papale de 1217, reconnus comme Fratres praedicatores (2), un privilège jusqu’alors réservé aux seuls évêques.

Mais l’appel qui illumine l’âme du jeune homme n’est pas du goût de sa mère qui veut le contraindre à devenir abbé du Mont-Cassin, « Quand le bœuf mugira, il fera trembler l’Occident »ce qui constituerait une consécration familiale. Elle va jusqu’à assigner son fils à résidence, pendant un an, à Roccasecca pour le faire plier. Une mesure de rétorsion bien inutile, car elle n’entame en rien la détermination du fils et au final, c’est la famille qui doit se soumettre.

Sûr de sa vocation, Thomas part étancher sa soif d’apprendre à l’Université de Paris, pendant trois ans, puis à Cologne où il a suivi son maître, Albert le Grand, spécialiste incontesté d’Aristote, le philosophe grec de l’antiquité, figure tutélaire de la philosophie non chrétienne. Le jeune étudiant se fait très vite remarquer. Par ses condisciples qui le surnomment avec un peu de méchanceté, « le bœuf muet » du fait de son imposante carrure et de son caractère secret et renfermé. Peut-être le jalousent-ils déjà, pressentant tout ce qu’il recèle de grandeur intérieure…

Du bœuf, il a la puissance et la force de travail. Muet, il ne le reste pas longtemps dès lors qu’il dispense ses premiers enseignements et qu’il lui faut prendre les accents de la prédication. Il a toutes les qualités nécessaires du bachelier biblique (celui qui commente les Écritures saintes) et du bachelier sententiaire (celui qui commente le Livre des Sentences) qu’il est devenu. Le pape a tôt fait de remarquer ce surdoué dont il fait rapidement un docteur en Écritures saintes. Albert le Grand, son maître et mentor, ne mésestime pas, lui non plus, les qualités exceptionnelles de son disciple dont il ne cesse de dire que « quand le bœuf mugira, il fera trembler l’Occident ».

Un jugement prophétique à propos d’un théologien qui va désormais, en travailleur infatigable, concilier toute sa vie durant, étude, production intellectuelle conséquente, transmission du savoir et prédication. C’est un euphémisme que de dire que l’homme est prolifique et que son œuvre est non seulement foisonnante, mais spirituellement fécondante. Entre 1245 et 1268, pendant son séjour en Italie, il produit notamment plus d’une douzaine de sommes (3) en tous genres qui ont toutes pour point commun de faire de la philosophie la servante de la foi et de la théologie une science. Une approche tout à fait novatrice pour l’époque.

Cette prolixité ne connaît aucun ralentissement lorsqu’il retourne à Paris, en pleine crise de l’Université qui se déchire sur l’héritage intellectuel d’Aristote et la querelle entre les ordres mendiants, écartelés entre réguliers et séculiers. C’est peu dire qu’il tient crânement sa place au sein de l’institution. En effet, en parallèle des cours qu’il dispense, il rédige la seconde partie de la Somme théologique et les Commentaires des œuvres d’Aristote, La controverse sur l’éternité du monde, De l’unité de l’intellect contre les Averroïstes et La perfection de la vie spirituelle. Autant de travaux qui ne visent pas à prouver l’existence de Dieu, tâche bien inutile au milieu du 13siècle lorsqu’on s’adresse presque exclusivement à des théologiens, dans un environnement entièrement dominé par la Chrétienté. En fait, ce que cherche Thomas d’Aquin, c’est trouver les possibilités pour l’homme d’accéder à Dieu par les forces de sa propre raison. Les maîtres de l’Université s’affrontant alors sur les rapports entre foi et raison, le prédicateur ne propose pas des preuves, mais ouvre des voies.

À la demande sans doute du roi Charles d’Anjou, frère de Louis IX de France, Thomas d’Aquin est rappelé à Naples en 1272 pour organiser la formation des jeunes dominicains de Rome et y enseigner la théologie. Il en profite pour rédiger la troisième partie de la Somme théologique qu’il n’achèvera malheureusement jamais. Non pas parce qu’il a été interrompu par la maladie ou la mort, mais à la suite d’une expérience mystique, ressentie lorsqu’il célébrait la messe, le 6 décembre 1273. Il est bouleversé par une vision et considère, dès cet instant, que la révélation qu’il vient d’avoir du mystère divin, rend insignifiante la totalité de son œuvre personnelle. Ses écrits lui paraissent, selon son propre propos, « comme un feu de paille ».

Avec le sentiment d’avoir ainsi touché sinon à l’essentiel, tout au moins à beaucoup plus que tout ce que ses travaux personnels lui avaient permis d’atteindre, il perd son appétit de vie et devient aphasique, un comble pour un auteur qui a été aussi foisonnant pendant trois décennies. Il meurt le 7 mars 1274, à l’âge de quarante-neuf ans, sur le chemin du Concile de Lyon, auquel le pape Grégoire X l’a convoqué. Le « grand bœuf » est définitivement muet. Mais son œuvre demeure et parlera pour lui tout au long des siècles à venir. L’Église ne s’y est pas trompée, qui le canonisera seulement quarante-neuf ans après sa disparition et le proclamera docteur de l’Église en 1567.

(1) Selon la magnifique expression de Dante Alighieri dans la Divine comédie
(2) Frères prêcheurs
(3) À titre d’illustration : Commentaire des livres d’Isaïe et Jérémie ; De l’Etre et de l’Essence ; Commentaire du livre des Sentences ; Les questions disputées ; Commentaire de « la Trinité » de Boèce ; Somme contre les Gentils ; La chaîne d’or ; Le compendium de théologie ; La Somme théologique et de nombreux opuscules économiques, canoniques ou moraux.

L’école scolastique

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Le substantif scolastique désigne, depuis le 19e siècle l’enseignement philosophique et théologique propre au Moyen-Âge, fondé sur la tradition grecque aristotélicienne interprétée par les théologiens. Elle consiste à mettre la philosophie au service de la compréhension des saintes écritures, se faisant ainsi « la servante de la théologie ». Toute l’œuvre de Saint Thomas d’Aquin est traversée par cette exigence. Il parvient avec talent à cheminer, sans se perdre, sur cette ligne de crête escarpée qui unit foi et raison. Une gageure pour les détracteurs de la scolastique qui la trouvent trop détachée du réel et considèrent que c’est une voie qui ne peut conduire qu’à la perte du sens initial des textes sacrés et à la ruine de la doctrine chrétienne. Après avoir connu son apogée sous Thomas d’Aquin, la scolastique sera remise en cause par l’Humanisme et plus encore par la Réforme, qui estimait que l’école scolastique avait hellénisé la religion chrétienne.


L’Université

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On ne saurait évoquer la mémoire de Saint Thomas d’Aquin, sans faire référence à l’enseignement et à l’Université. Dans l’acception courante de ce terme, une université est une entité légale et administrative qui détient, à travers divers établissements, le monopole de la transmission du savoir, de la recherche, de la publication et de la conservation de tous les champs de la connaissance. L’Université est un concept ancien puisqu’on en décèle des embryons dès l’antiquité en Asie (Inde, Chine, Iran, Japon), en Afrique (Maroc, Egypte) ou en Europe (Italie). De même, au 5e siècle, nait l’université de Constantinople dont on peut dire qu’elle est la première « vraie » Université. Mais les spécialistes et notamment les médiévistes, considèrent que le terme d’Université n’a de sens réel qu’après 1250. L’Universitas, en latin du Moyen-Âge, constitue alors, pour le monde de l’esprit, une communauté de maîtres et d’élèves construite sur le modèle des guildes commerciales pour le secteur marchand. Elle se développe surtout pour faire face aux autorités ecclésiastiques et aux bourgeois, eux-mêmes réunis en assemblées. Elles se dotent au 13e siècle d’un statut juridique qui permet notamment à l’Eglise de les faire bénéficier de libéralités, pour en permettre le fonctionnement. En retour, celles-ci contribuent à la redécouverte des savoirs anciens et notamment ceux qui sont étroitement liés à l’Église catholique. La pédagogie qui y est développée s’appuie essentiellement sur la lecture et la dispute, permettant ainsi le débat contradictoire. Pour ce qui concerne l’Europe, les universités naissent d’abord au sud (Portugal, Italie, sud de la France) pour s’étendre ensuite au Nord et à l’Est (Oxford, Paris, Prague, Cracovie, Vienne, Cologne). Un modèle qui essaimera à travers le monde avec des fortunes diverses selon les époques et les régimes politiques.


Citations

Deux novices voulant plaisanter et rire aux dépens de Thomas d’Aquin, lui dirent un jour de regarder par la fenêtre, car, disaient-ils, on voyait un bœuf en train de voler. Thomas, souhaitant voir ce spectacle extraordinaire, regarda dehors et en réponse à leur moquerie leur répondit : « J’aurais été moins étonné de voir un bœuf voler qu’un religieux mentir » (à l’époque une plaisanterie de ce type, qualifiée de « mensonge joyeux », s’apparentait à un péché véniel).

De même, un jour, qu’on lui demandait s’il aurait voulu posséder toutes les richesses de Paris, sa réponse fusa sans ambiguïté : « Je préférerais avoir le manuscrit de Chrysostome sur Saint Matthieu. »

Deux anecdotes qui démontrent le degré d’exigence que le jeune prêtre se fixait dans son sacerdoce.