© Illustration : Fabien Veançon

Entre 1996 et 2016, le niveau de vie médian des ménages, toutes catégories socio-professionnelles confondues, a augmenté. De même que les inégalités ont baissé sur cette même période. C’est la réalité attestée par les grands observatoires économiques nationaux et internationaux, ainsi que par les associations de consommateurs.

En France, c’est plus vrai encore. Après redistribution, l’écart des rentrées financières entre les 20 % les plus riches et les 20 % les plus pauvres, n’est que d’un à quatre. Mieux encore, plus on est pauvre, plus on profite de cette péréquation de solidarité. Notamment dans le domaine de l’accès aux soins. Une manière de dire que la France, championne des prélèvements obligatoires, est loin d’être le pays inégalitaire que l’on croit et vilipende.

Evidemment, face aux moyennes statistiques, il y a toujours des exceptions humaines, connues et vécues, qui viennent s’écraser sur les chiffres et les données. Il y a, tout autour de chacun de nous, des personnes sans ressources, des travailleurs pauvres, des SDF ou des « gens d’en bas », qui vivent d’expédients ou survivent grâce aux banques alimentaires ou à la solidarité de proximité. Des êtres de chair et de sang que notre indifférence personnelle a ravalés au rang « d’invisibles », comme les nomment les sociologues.

Mais, dans ces derniers cas, les réalités dramatiques vécues aujourd’hui, sont-elles, malgré tout, moins dures à supporter que ne le furent celles qui conduisirent les plus pauvres dans les queues Voilà bien là un des paradoxes de l’Homme moderne : se sentir plus mal quand il vit mieux ! des soupes populaires d’antan ou condamnèrent à la vie à la « cloche », les miséreux des villes ou les malheureux des campagnes. Même les conséquences des crises sont moins profondes. Celle de 2008, pour dramatique qu’elle ait été, a eu des suites nettement moins douloureuses que celles provoquées par le grand krach de 1929. Les sorties de crises ne se résolvent en tout cas plus par un recours systématique à la guerre.

S’il est plus facile de vivre aujourd’hui qu’hier, c’est parce que le pouvoir d’achat a augmenté sous le double effet des innovations technologiques et de la division internationale du travail. Et pourtant, le sentiment de mal être n’a jamais été aussi vivace et l’impression de mal vivre aussi tenace. Voilà bien là un des paradoxes de l’Homme moderne : se sentir plus mal quand il vit mieux ! Comme si la profusion produisait du vide et le confort de vie menait à une fragilité psychologique plus grande.

Cet état d’esprit, ce trait de l’humain devrait-on dire, Alexis de Tocqueville, l’avait, en son temps, déjà observé. Il a, depuis, été très largement théorisé sous le vocable de Paradoxe de Tocqueville, et plus largement encore, commenté dans de nombreux ouvrages par de grands esprits. Il suppose que, plus un peuple approche du but social, plus la distance qui le sépare de ce but, deviendrait insupportable. A force d’approcher de cet objectif, il serait dès lors de plus en plus perméable et sensible aux indicateurs non encore atteints. On tient sûrement là, depuis le 19e siècle, une clé de compréhension de notre monde.

Mais est-elle suffisante ? Ne devrait-elle pas se nourrir d’une autre explication, inhérente à l’humain elle aussi, en l’occurrence, son appétence insatiable pour le “jamais assez“ ou et sa soif inextinguible du “toujours plus“ ? Un paradoxe dit de l’insatisfaction permanente, que l’on pourrait intituler Théorème de Ghosn, du nom de l’ex-PDG de Renault-Nissan, qui veut que l’Homme n’ait de cesse d’augmenter son profit et sa satisfaction personnels, au détriment des autres et, imbécillité suprême, même à son propre détriment.

Le Théorème de Ghosn du toujours plus et le Paradoxe de Tocqueville du pas encore assez, deux mâchoires infernales d’un même étau qui broie, lentement et méticuleusement, nos sociétés.