Réflexion autour de la cupidité et de la liberté, Ce qu’il faut de terre à l’homme, adapté d’une nouvelle de Tolstoï par l’auteur Martin Veyron, est un album à la fois superbe, bucolique, drôle et un rien cruel. Chez Dargaud.

Martin Veyron s’interroge : comment évoquer les dégâts du productivisme sans reprendre les mêmes sentences maintes fois rebattues ? Le papa de Bernard l’Ermite, auteur de L’Amour propre et d’Executive woman, redécouvre alors un conte de Léon Tolstoï, et décide de l’adapter et de le prolonger à travers sa propre vision. Un paysan vit modestement du produit d’un lopin de terre sibérien, qui suffit à son bonheur et à celui de sa famille. Comme ses congénères, il profite un peu des terres d’une baronne conciliante et fortunée, jusqu’à ce qu’un intendant soit nommé et mette fin à ces largesses. Poussé par son beau frère, citadin ambitieux, le modeste moujik songe alors à agrandir ses terres. Il convainc la commune d’acquérir le domaine de la baronne, au nez et à la barbe de l’affreux intendant… les hommes vont ensuite sombrer dans la division, chacun s’écharpant sur la meilleure façon de l’exploiter, pour finir par le partager. Notre paysan entend alors parler d’un peuple lointain, aux immenses territoires, et enclins à la céder pour une bouchée de pain, lui dit-on… Ce qu’il faut de terre à l’homme se savoure d’abord comme un joli objet aux couleurs chatoyantes : la campagne sibérienne est superbement dépeinte par l’auteur. L’esprit de village gaulois qui règne sur le petit bourg est réjouissant, donnant une dimension humoristique à l’album, parsemé de quelques saynètes rocambolesques illustrées avec talent par Martin Veyron, qui sait, sans un mot et avec forces onomatopées, nous faire sourire. Mais c’est bien à une fable sociale et morale que nous avons affaire : émerveillés par la beauté des paysages, on assiste à la montée de l’avidité au sein d’une communauté certes râleuse, mais heureuse et libre. Toute la beauté du monde ne tiendra pas dans les mains d’un seul homme.