© Photographie : Luc Bertau

Depuis son atelier au cœur de Metz, le sculpteur Philippe Buiatti explore les mythes et les corps en mouvement, associe à la matière les symboles et les objets. L’esprit des lieux reflète les valeurs de son occupant : travail, recherche et indépendance mais aussi partage et ouverture.

Clic : Philippe Buiatti enclenche un interrupteur dissimulé dans un recoin et un petit autel s’illumine. Il s’agit en fait d’une installation composée de ses derniers travaux, des ex-voto, objets déposés en offrande à un dieu en demande ou en remerciement d’une grâce. De petites sculptures-assemblages accompagnées comme le veut la tradition de leurs plaques métalliques, qui synthétisent plutôt bien l’œuvre de Philippe Buiatti : morceaux de bois noueux évoquant des formes mi-humaines mi-animales, objets trouvés, bois de cervidés… et cet être dépourvu de bras, aux longues jambes, un nouvel « homme debout » qui sera bientôt rejoint par une sculpture en attente de nouvelles transformations. « L’idée d’aller plus loin est toujours une question lorsque je sculpte, comme par exemple lorsque j’ai coupé en deux un visage totalement symétrique, explique l’artiste. Une œuvre part toujours d’une idée, pas du bloc de matière que l’on a face à soi. C’est important d’acquérir un maximum de techniques, car ce sont elles qui permettent d’accéder à cette idée ».

Cela fait quelques décennies que Philippe se taille un chemin dans la matière : lorsqu’il étudie la sociologie à Metz, il suit déjà des cours d’Histoire de l’art. Plus tard, il continuera à s’enrichir par des cours et des stages puis s’installe il y a quinze ans aux côtés de son éternel complice Jean-Marie Wunderlich, également sculpteur, au sein d’un atelier situé colline Sainte-Croix à Metz (voir encadré). Il fait le choix de mener Manipulant ciment plâtres, résines et fer souple, il apporte un soin tout particulier à la patine, utilisant plâtres et enduits, déniche sa matière partout, notamment lors de marches sylvestres qui apportent aussi les bienfaits de la pensée en mouvement.une carrière professionnelle en parallèle. « Ne pas vouloir vivre uniquement de l’art est peut-être un manque de courage, mais je veux croire que ça permet aussi de croiser les expériences, confie-t-il. On rencontre d’autres personnes, on apprend une autre forme d’exigence et de régularité ». Les rencontres se font également côté art : à vingt ans, avec les maîtres Giacometti et Rodin… Avec l’ami Jean-Marie, bien vivant lui, « qui n’a jamais été loin », avec le public, les amis et les amateurs qui viennent observer le travail en cours ou achevé, ou encore avec les artisans, ces techniciens aux compétences précieuses.

Les chemins empruntés par Philippe traversent les corps : en mouvement, toujours, élancés, recroquevillés, s’étreignant, volontiers hybrides et bestiaux, les visages taillés ou noueux, parfois minuscules, surmontés de bois, faunes ou centaures. Le sculpteur délaisse vite la pierre : trop compliqué lorsque l’on souhaite retrouver la fluidité d’un danseur. Manipulant ciment, plâtres, résines et fer souple, il apporte un soin tout particulier à la patine, utilisant plâtres et enduits, déniche sa matière partout, notamment lors de marches sylvestres qui apportent aussi les bienfaits de la pensée en mouvement. « Lorsque la taille est finie, vient le travail sur l’expressivité » décrit Philippe, artiste figuratif qui semble fasciné par les mythologies et les religions : il étudie le thème du ravissement, évoque, en désignant une œuvre, Diane métamorphosant Actéon en cerf, une pièce comme « crucifiée », un corps en supportant un autre faisant référence à la Déposition du Christ. « L’Histoire de l’art a longtemps été très liée à celle des religions » explique-t-il, avant d’ajouter : « mon enfance a été marquée par une éducation religieuse, je pense qu’on en retrouve des traces dans mon travail, détournées ».

Quelques jours après l’exposition de Philippe et Jean-Marie sur les ex-voto, qui a rencontré un certain succès, où des visiteurs ont déposé leurs propres offrandes, on peut toujours venir en visite au sein de l’atelier ouvert et de son espace d’exposition. Les deux hommes sont leurs propres galeristes, et présenter leurs œuvres fait partie de leur vie d’artiste. « Créer est le plus intéressant, mais vendre est important aussi, car nous sommes totalement indépendants et l’atelier, le matériel, cela a un coût, indique Philippe. Mais au-delà de ça, il y a un vrai plaisir dans la relation avec un acheteur potentiel, et lorsque je vends une œuvre ça me légitime, c’est très valorisant et ça encourage à continuer ». Futur retraité, Philippe Buiatti pourra bientôt consacrer plus de temps à ses sculptures, à ses rencontres et à ses échanges. Sur une table, on aperçoit un livre sur le thème des leurres… Peut-être une nouvelle piste pour continuer à mettre les idées en forme.

Atelier Sainte-Croix des arts
2 rue des Écoles à Metz
buiatti-sculpture.tumblr.com

« Dans les cours »

Dans une cour discrète à deux pas de la rue Taison, l’Atelier Sainte-Croix des arts côtoie l’atelier Motus, celui de Reine Wolosko ou encore le cabinet-atelier de deux art-thérapeutes. Une place improvisée que quelqu’un s’est chargé de baptiser en y accrochant une plaque : Dans les cours. Un lieu idéal pour les croisements : le repaire de Philippe Buiatti et Jean-Marie Wunderlich est fréquemment ouvert aux visiteurs. Les deux sculpteurs participent notamment à l’événement Parcours d’artistes, organisé par l’association du même nom, qui a pour objectif de favoriser les échanges entre les artistes et leur public en ouvrant les portes des ateliers. « C’est une idée que nous avons toujours défendue, explique Philippe. Si certains font le choix d’un atelier fermé, nous préférons nous confronter au public, tout en accueillant des artistes pour des expositions ou des résidences : tout cela nous nourrit ». Ils se sont installés il y a quinze ans dans ce local délaissé par un menuisier, où l’atmosphère est à la fois brute et chaleureuse : matériel et œuvres ont envahi l’endroit, constitué également d’une cuisine décorée d’affiches et d’un petit espace d’exposition. « J’ai fréquenté beaucoup d’ateliers, ce fut très formateur, il m’est vite apparu qu’il était important d’avoir le mien, poursuit Philippe. En plus de l’aspect pratique, ça permet aussi de satisfaire une certaine ambition en termes de temps et de technique pour avancer dans son travail ». Entièrement autonomes, ne recevant aucune subvention, l’Atelier Sainte-Croix des arts participe néanmoins à des événements comme cet été dans le cadre de Constellations, organisé par la Ville de Metz. « Une collectivité peut soutenir ses artistes via ce type de commandes, de collaborations, indique Philippe. D’autres sont plutôt demandeurs d’espaces de travail, ce qui est légitime. On nous dit souvent : « vous avez de la chance d’avoir un lieu à vous », mais ce n’est pas une chance, c’est un investissement, un bonheur qui se provoque ».