(© Mirabelle TV)
Les bons d’un côté, les méchants de l’autre. Ça ne marche pas comme ça, la vie est plus compliquée. Voilà sa conviction première, le sens de son combat. Avocate au barreau de Metz et militante contre l’industrie de l’enfermement, Me Dominique Boh-Petit sort un livre passionnant, et sensible, Quartier-femmes, écrou 10970. Portrait d’une optimiste.  

Elle parle de Jean Zay. « Si on disait qu’il a créé le festival de Cannes, tout le monde le connaîtrait. Pourtant, c’est beaucoup plus que ça Jean Zay1. Il a été l’un des détenus les plus célèbres de notre histoire et il a raconté, de façon sublime, son enfermement. Il décrit la solitude et la perte des repères. À un moment de son incarcération, il accroche son regard sur une mauvaise herbe qui pousse dans la petite cour pavée, sur laquelle il a une vue. Il va s’intéresser à cette herbe, il n’a rien, il est seul, c’est ça la souffrance. Jean Zay était un vrai résistant. » Résistante, Dominique Boh-Petit l’est aussi, certes différemment, dans un autre contexte, une autre époque, avec d’autres risques. Mais elle avance à contre-courant, minoritaire et déterminée. Elle semble même y prendre du plaisir. Elle dérange, sans doute d’abord une opinion publique qui aime se rassurer : « Les Français ne s’intéressent à la prison que quand ils sont dedans. C’est confortable de penser que les méchants sont tous là-bas et qu’on est du côté des bons. La prison, ça n’arrive pas qu’autres. » « Les Français ne s’intéressent à la prison que quand ils sont dedans. »Son engagement pour la condition des personnes détenues, comme celui contre la peine de mort, ne date pas d’aujourd’hui. Sa vie est une succession d’actes rebelles, petits ou grands, drôles et moins drôles, tous sincères. Dès 1970, elle milite contre la peine de mort : « J’étais au collège à Rémilly, j’écrivais, je faisais des tracts et des exposés sur la peine de mort. Mes parents se sont dit que je filais un mauvais coton, alors ils m’ont collée chez les Bonnes Sœurs… c’était génial, on n’était que des nanas, on s’amusait beaucoup » Là est peut-être le secret de Me Boh-Petit, avocate des causes sérieuses sans jamais se prendre au sérieux. Elle est l’inverse de la militante ennuyeuse. Plutôt pasionaria lumineuse. À la suite de ses études, elle devient prof, « à une époque où les profs étaient heureux ». Et malgré les encouragements de l’inspecteur, elle encaisse une mauvaise appréciation de son proviseur. « Vous m’enlevez ça ! », demande la jeune professeur de lettres. « Ça s’appelle un recours », lui rétorque le patron du lycée, l’air de dire « cours toujours ». Rebelle encore : « Ah bon ? Je n’ai pas de temps à perdre, je m’en vais » Dominique Boh-Petit s’en va enseigner à la prison de Metz-Queuleu, avant d’intégrer le barreau de Metz. L’avocate est aussi sur les ondes et invente, pour Radio Jérico, un concept d’émission interactive. Au micro, elle fait le lien entre les détenus et leurs familles, « les chéris, les tontons, les papys, tout le monde appelait. » Elle connaît par cœur l’univers carcéral. « Il a très mal évolué, c’est devenu invivable ». Elle cite l’exemple de la prison de Metz et de son budget de fonctionnement. « C’est beaucoup d’argent. Pour quoi faire ? Mal manger, ne pas avoir de chauffage, ne pas pouvoir se laver, ne pas apprendre un métier. La question la plus importante est celle-ci : comment punir ? La seule réponse aujourd’hui, c’est la prison. Or, la machine s’emballe et tout ce qu’on a fait jusqu’à présent est un échec. Aujourd’hui, on est au fond, on va donc forcément remonter, c’est la loi de l’apesanteur ! » « Vous avez quinze mois devant vous, c’est rien ! Faites au moins quelque chose pour les prisons »Remonter, c’est-à-dire redonner espoir, casser l’idée d’industrialisation de l’enfermement, cesser la déresponsabilisation permanente des détenus. Elle cite des expériences de prisons alternatives, plus ouvertes, où les détenus sont plus autonomes. Il y en a une en Corse, une autre à Mont-de-Marsan. Cette dernière s’est inspirée d’une pratique espagnole, « et ça marche ! En 2015, il n’y a pas eu une seule agression, ni entre détenus, ni entre les détenus et les surveillants. On peut introduire le respect en prison. » Elle ajoute, ni naïve, ni provocante : « Si je parle de suppression des prisons, on va me prendre pour une dingue, mais ça se fera, en tout cas on arrivera à une autre forme d’emprisonnement et de punition. » Pas du genre à prêcher dans le désert, elle est membre active de l’Observatoire International des Prisons (OIP), dont l’une des missions est d’alerter les politiques. Ainsi a-t-elle accompagné la quasi-totalité du gratin lorrain voir ce qu’il en est derrière les barreaux. « Le plus réactif a été le sénateur Jean-Louis Masson et il a fait des choses. Il a été sidéré de constater que les détenus n’ont même pas un endroit pour laver leur linge. Il n’y a pas d’eau chaude, juste un lavabo près de la cuvette des wc. » Au nouveau Garde des Sceaux, elle a également dit ce qu’elle pensait. « Vous avez quinze mois devant vous, c’est rien ! Faites au moins quelque chose pour les prisons », lui a-t-elle écrit. « Je sais qu’il s’était bougé sur la condition pénitentiaire quand il était député du Finistère. » Jean-Jacques Urvoas, lui aussi en mode manuscrit, a répondu à l’avocate messine. « Je crois qu’il a été sensible à ma lettre. » Affaire à suivre.

Jean Zay a été ministre de la Culture et de l’Éducation Nationale du Front Populaire. Emprisonné sous l’occupation, pour faits de résistance, il est assassiné en juin 1944 par la Milice française.


LA_JUSTICE_AU_QUOTIDIEN_PF_BOH-PETIT_DOS10,3_QUARTIER_FEMMES_ECROU_10970-(©DR)L’HISTOIRE D’UNE FEMME COMME TANT D’AUTRES

Dominique Boh-Petit aime l’oralité des débats. « C’est la particularité des procès d’assises. L’erreur la plus grossière lors d’un procès criminel, c’est d’avoir tout préparé à l’avance. Du coup, on oublie de sortir ses antennes. Aux procès, je viens avec une feuille et quelques mots. » Elle aime cette oralité qui aurait pu faire d’elle une promesse en politique. Mais ce monde ne lui plaît guère. Bien sûr, elle a adoré l’expérience de la campagne aux côtés de Jean-Marie Rausch, et elle fut élue. Elle n’en veut pas davantage : « Le monde politique est inintéressant, il ne faut pas avoir d’idées, il ne faut pas dire ce qu’on pense. » Elle a quitté l’oralité, juste quelques temps, pour écrire Quartier-femmes, écrou 10970. « Ce n’est pas le livre d’un avocat, ni un énième livre sur la prison, ce livre c’est l’histoire d’une femme comme tant d’autres. » C’est l’histoire d’une femme criminelle qui entre en prison. On lui prend tout, jusqu’à la possibilité de décider de l’heure à laquelle elle se lève et se couche. Elle souffre de cette déresponsabilisation, qui l’infantilise et la détruit. C’est l’histoire d’une femme qui entre en prison et en sort. Si l’on peut dire. « Il n’y a plus de barreaux aux fenêtres, c’est tout. » Déclarée coupable ad vitam. Le livre s’achève sur ces mots : « En prison, j’ai vécu de notre souvenir, occultant partiellement la réalité. Tout mon être a été accaparé, occupé à survivre au châtiment imposé, à lutter contre la négation de ma personne. J’ai voulu échapper à la destruction programmée. » « C’est un livre, dit l’auteur, Dominique Boh-Petit, où on voit ce qu’il se passe dans le cœur de la personne, on voit la déchéance et l’incroyable faculté d’adaptation qu’il faut déployer pour tenir et, malgré tout, ne pas en sortir indemne. »

Quartier-femmes. Ecrou 10970, éditions L’Harmattan, janvier 2016, 130p, 15€