En deux livres remplis de poésie, Loïc Demey a démontré une verve littéraire remarquable à laquelle ce professeur de sport au collège de Talange n’était pas prédestiné. Sa plume singulière mérite le détour. (Photo : Paul Louis)

Pour rencontrer Loïc Demey, non pas en chair et en os mais en caractères d’imprimerie sur papier bouffant, il suffit de pousser la porte de la Cour des grands, à Metz, au 12 de la rue Taison. Si elle connaît déjà vos penchants littéraires, ou si vous savez traduire vos goûts des belles lettres en quelques mots, Cécile déposera sûrement deux spécimens dans vos mains. Deux livres de peu d’épaisseur formelle, une quarantaine de pages pour l’un, moins de cent pour l’autre : ici, c’est le style qui donne à l’objet toute sa consistance.

Par ordre d’apparition, Je, d’un accident ou d’amour, précède D’un cœur léger, carnet retrouvé du Dormeur du val. C’est pour évoquer la parution du premier qu’à l’automne 2014, Loïc Demey franchit le seuil de la Cour des grands. D’abord remarqué et remarquable pour ses yeux vairons, ce jeune homme en route pour la quarantaine explique alors à la libraire de la rue Taison qu’il vient de publier un livre – une libraire entend ça à peu près chaque jour ! C’est quand il lui donne le nom de la maison d’édition, Cheyne, que Cécile y prête une attention toute particulière : Cheyne est un éditeur un peu à part, spécialisé dans la poésie contemporaine, mais pas seulement ; un découvreur d’écritures singulières, de paris stylistiques, de textes casse-gueule.

Avec Je, d’un accident ou d’amour, voilà l’éditeur, la libraire puis les lecteurs servis : Loïc Demey a bâti son récit sans verbe. Et, il faut le lire pour le croire, ça marche ! « On se chez moi, on s’appréhension. Elle se cheveux déliés, je me chemise légèrement déboutonnée. On se distance respectable pour le moment, on se musique de chambre sans danse du salon. La pendule se tic-tac, je me tactique : je la cil et vœu en frôlement de joue. Elle me sourire puis se soupirs. »… Loïc Demey a bâti son récit sans verbe. Et, il faut le lire pour le croire, ça marche ! « J’ai tenté trois romans avant celui-là, qui sont devenus des brouillons pour les dessins de mon enfant… A l’époque, explique Loïc Demey, je les ai écrits parce que je voulais être publié ! C’est complètement idiot, et assez narcissique. Puis ma démarche est devenue plus littéraire. J’ai compris qu’il fallait un style, comme un grain de voix chez un chanteur. » C’est d’ailleurs lorsqu’il entend Arthur H. interpréter Prendre corps, poème sans verbe de Ghérasim Lucas, que l’idée de Loïc Demey prend corps, justement. « J’ai essayé et, au troisième chapitre, je me suis dit : OK, continue ! J’ai attrapé le style et, très vite, je me suis mis à penser comme ça. En fait, la langue, ce n’est qu’un medium, pas une sensation : on ne pense pas en verbe conjugué ! »

Je, d’un accident ou d’amour, en est à sa cinquième édition, c’est-à-dire que cette histoire a déjà atteint plus de 4 000 cœurs. Écrit neuf mois plus tard et aussitôt publié par la même maison, D’un cœur léger mériterait la même estime : ici, le verbe est réapparu, et le travail d’auteur, dans une écriture toujours pleine de souffle et de vie, prend fermement le dessus sur l’exercice de style. Depuis Metz et à travers les champs de bataille, la guerre de 1870 y est dépeinte avec brio, à hauteur d’hommes et de paysages familiers, et voilà qu’Arthur Rimbaud déboule dans ce récit tout à la fois brutal et beau ! Mais tout reste plausible car, comme le souligne Loïc Demey, « tout est vrai, ou vraisemblable. »

Lancé dans ses aventures livresques, l’accoucheur d’objets littéraires non identifiés n’oublie pas ce que lui-même considère lui-même comme « la vraie vie », même s’il en a réduit la part. Dans la vraie vie, donc, Loïc Demey, originaire d’Hagondange, ce qui ne s’entend pas, exerce le métier de professeur de sport au collège de Talange, ce qui ne se voit pas. Et, pourquoi le dire autrement, « c’est une activité qui offre un peu de temps à côté ». « J’ai même réduit mon temps de travail pour écrire, dit-il. Mais comme désormais je participe à des ateliers d’écriture et de lecture, au final, je n’écris pas plus ! ». Deux manuscrits se trouvent cependant, en ce moment même, chez plusieurs éditeurs. « Je ne sais pas s’ils sont publiables », précise Loïc Demey, avant d’ajouter qu’il ne savait pas si les deux précédents l’étaient…

Paul Louis