Dans la Chine de Mao, le désir de servir le parti est submergé par celui de vivre intensément un amour interdit. Servir le peuple de Alex W.Inker, publié chez Sarbacane, est d’une beauté renversante.

Depuis ses plus jeunes années dans sa campagne natale, Petit Wu ne vit que pour obéir aux ordres et surpasser toutes les attentes. Pour faire honneur à sa famille, il redouble d’efforts au sein de sa brigade de production et se voit offrir la main de la fille d’un cadre du parti. Sa dernière étape sur le chemin de la reconnaissance paraît simple : servir la jeune épouse d’un haut gradé. Mais sa rencontre avec l’ensorcelante et vorace Liu va le mener sur des chemins inexplorés qui pourraient signer sa perte mais aussi lui faire connaître, pour la première fois, l’expérience de vivre intensément.

A la lecture de Servir le peuple, adapté du roman éponyme de Yan Lianke, on assiste à une histoire plus grandiose que le destin d’une nation : en une sorte de prolongement de l’idéologie communiste appliquée à l’amour et au désir, Petit Wu et Liu redoublent d’efforts pour se prouver à chacun leur dévotion. La passion grandissant, il s’agira de savoir, entre débats et étreintes, qui saura se montrer le plus subversif et contre-révolutionnaire… Graphiquement, Servir le peuple a tout d’une fresque : inspiré aussi bien par le réalisme socialiste que par les arts traditionnels chinois, le dessin de Alex W.Inker est superbement mis en valeur par la belle édition que lui consacre les éditions Sarbacane. Aux scènes de travail aux champs et dans les casernes succèdent l’intimité de la cuisine, puis celle de la chambre à coucher, livrant quelques moments d’un érotisme puissant. Deux cent planches consacrées à la plus belle des subversions, à la remise en question d’une idéologie niant l’individu, annihilée, même pour de brefs moments consacrés à un amour impossible, par deux corps et deux esprits qui rappellent que la voie vers le bonheur se suit avant tout à deux.