© Illustration : Philippe Lorin

L’histoire des pouvoirs s’écrit avec des idées, des guerres, des trahisons, des coups de bluff ou de cœur. Les jalousies, aussi, ont forgé ou abattu quelques royaumes. Dans cette piquante collection, la comtesse du Barry, née Jeanne Bécu, signe un des plus fameux épisodes du XVIIIe siècle. Jolie et futée, la du Barry suscite la convoitise autant que la haine. Native de Vaucouleurs, en Meuse, elle finit sa vie sur l’échafaud, trahie par son écuyer qu’elle avait élevé comme son fils. Elle laisse à l’histoire ces mots (pas attestés), prononcés à deux secondes du tranchant : « Encore un moment, Monsieur le bourreau ». Elle laisse aussi le nom d’une gamme de produits gastronomiques du Gers, Comtesse du Barry, fondée plus tard par d’autres Dubarry (sans lien familial) rendant hommage à la gourmandise et aux exquises rondeurs de la Lorraine. Admiratrice des Lumières et discrètement influente auprès de son amant, le roi Louis XV, elle laisse en fait une empreinte, souvent insoupçonnée, dont une philosophie de l’audace et de la constance. Née d’un père vraisemblablement moine franciscain, Père Ange, Jeanne, ou « Mademoiselle Ange », hérite de la beauté de sa mère, femme de chambre de la comtesse de Ludres. En 1747, Jeanne a 4 ans, la famille déménage pour se mettre au service d’aristocrates parisiens. Jeanne observe les bonnes manières du gratin, elle apprend et engrange. En pension dans un couvent, elle s’instruit. La minette ne sera pas écervelée. Ses métiers, dans la vente et la mode, la conduisent finalement à pénétrer l’univers « Elle laisse en fait une empreinte, souvent insoupçonnée, dont une philosophie de l’audace et de la constance »des salons et de la prostitution de luxe. Jeanne a 25 ans, elle devient Cheval de Troie. Le duc de Richelieu, libertin petit-neveu du cardinal, la repère et l’utilise pour conquérir les bonnes grâces de Louis XV. Le roi s’ennuie, quand il ne pleure pas le décès de sa Favorite, Madame de Pompadour. Richelieu vient anéantir la combine du Nancéien duc de Choiseul, Principal Ministre d’État. Au nez et à la barbe de l’influent ministre, qu’il rêve de remplacer, Richelieu présente Jeanne Bécu à Louis XV. Le roi est subjugué, amoureux, ne tarit pas de compliments sur les prouesses sexuelles de la jeune Meusienne, tout particulièrement son « saut de l’anguille ». « Le bien-aimé » baigne dans une cure de jeunesse retrouvée. Il attend tout de même la mort de son officielle, l’épouse Marie Leszczynska, fille de Stanislas, pour titulariser Jeanne et la présenter à la cour. Mais une formalité demeure : il faut marier Jeanne. Louis XV arrange des épousailles avec le comte Guillaume du Barry… frère de l’amant de Jeanne. Le comte, nanti d’une pension de 5000 livres, est illico réexpédié dans son Languedoc. Jeanne Bécu est alors Madame la Comtesse du Barry, couverte de cadeaux par son roi, logée dans un pavillon à Louveciennes, près de Paris, bâti par Claude Nicolas Ledoux. Avec ce bâtiment raffiné, le célèbre architecte inaugure « le style du Barry, qui s’épanouira plus tard en style Louis XVI et dont l’une des plus belles réalisations sera la cité d’Arc-et-Senans » (1). La comtesse du Barry est une femme discrète, généreuse avec les pauvres, subtile, drôle, spirituelle, amie des artistes, mécène et… haïe par la cour. En tête de meute, les filles du roi, la Dauphine Marie-Antoinette, future Madame Louis XVI, et surtout le duc de Choiseul, bientôt renvoyé dans ses foyers par un Louis XV excédé. La comtesse est tournée en dérision, objet de chants grivois et pamphlets pornos. On moque ses racines roturières, on exhume son passé de putain. « Celle-ci ne s’en affecte pas et garde le sourire. Elle tourbillonne au milieu des intrigues en faisant en sorte de ne jamais insulter personne » (1). Il faut attendre la mort de Louis XV, en 1774, pour que les héritiers, courtisans et la campagne des cancans aient raison d’elle. La comtesse est exilée dans un couvent, dont elle sortira grâce à la médiation d’un de ses anciens amants. Elle retrouve finalement Louveciennes, flirtant avec un énième duc et attendant la Terreur, dont les partisans ne lui pardonneront pas ses royales galipettes.

(1) Camille Vignolle, dans Hérodote, août 2019