SERGE GAINSBOURG, 30 ANS APRÈS

Textes de Benjamin Bottemer        Illustrations de Philippe Lorin

Il y a trente ans tout juste, le 2 mars 1991, disparaissait Serge Gainsbourg. Personnage et artiste adoré ou détesté, il est désormais considéré comme une figure mythique de la chanson, qui en un peu plus de trois décennies de carrière n’aura cessé de se transformer. En manipulant avec audace la langue française et toute l’histoire de la musique, il préfigurait la musique populaire d’aujourd’hui.

En 1959, les Français découvrent sur leurs écrans un jeune homme emprunté en costume sombre, narrant le spleen d’un employé du métro parisien dans Le Poinçonneur des Lilas. Celui qui se fait encore appeler Lucien Gainsbourg, né Lucien Ginsburg le 2 avril 1928 à Paris, est à cette époque « un gars qu’on croise et qu’on ne regarde pas » : Du Chant à la une !, son premier album dont est issue cette chanson devenue un classique, passe alors totalement inaperçu. Rien ne laisse penser que son interprète sera considéré, quelques décennies plus tard, comme l’un des symboles de la chanson française moderne. Jusqu’à sa disparition en 1991, cet homme bourré de complexes, passionné de peinture, de littérature, de musique et de cinéma, qui considérait la chanson comme « un art mineur » va adopter un nombre incalculable de visages ; de « masques » plutôt, de Gainsbourg à Gainsbarre, son alter ego décadent et cynique des années 80. Au-delà de ses frasques, il ne cessera de mettre en œuvre sa transformation artistique, faisant infuser dans sa musique le jazz, le classique, la pop, le rock, les musiques afro-caribéennes, le reggae ou la funk. Le tout avec un grand sens de la mélodie et de l’harmonie et une plume trempée dans l’absurde, l’érotisme, la poésie ou le vitriol, souvent tout cela à la fois.

Fils d’immigrants russes juifs débarqués en 1931 à Marseille, Lucien a comme premier professeur son père pianiste qu’il écoute jouer Scarlatti, Bach ou Cole Porter. « C’était un pianiste complet, dira Serge Gainsbourg. Le piano de mon père, je l’ai entendu tous les jours de ma vie jusqu’à mes vingt ans : c’était là le prélude à ma formation musicale ». Se destinant d’abord à la peinture, il fait ses débuts de musicien comme piano-bar au cabaret Milord l’Arsouille à Paris au début des années 50, où il joue du mambo, du cha-cha, du tango, du foxtrot… « En dix ans de piano-bar, j’ai assimilé toutes les possibilités harmoniques, les couleurs, les mélodies… » expliquera-t-il. Très sensible à la musique classique, il reprendra notamment des airs de Beethoven (Ma Lou Marilou, Poupée de cire, poupée de son), Chopin (Lemon Incest, Jane B) ou Brahms (Baby alone in Babylone).

Sa carrière démarre timidement avec quelques succès comme la musique du film L’Eau à la bouche ou La Javanaise, reprise par Juliette Gréco, à l’orée des années 60. Gainsbourg explore les ambiances jazzy sur ces premiers disques, puis les percussions africaines dans Gainsbourg Percussions. Mais la sauce ne prend pas dans une France submergée par la vague yé-yé. C’est Poupée de cire, poupée de son, Grand Prix de l’Eurovision en 1965 pour France Gall, qui le fait véritablement connaître du grand public. « J’ai retourné ma veste lorsque je me suis aperçu qu’elle était doublée de vison » déclare-t-il. Dans les sixties, il écrit pour de nombreuses chanteuses et/ou actrices : Pétula Clark, Marianne Faithfull, Dalida, Anna Karina, Brigitte Bardot avec qui il a une brève mais intense liaison et pour laquelle il écrit Initials B.B. ou Bonnie and Clyde. Puis c’est Jane Birkin, rencontrée sur le plateau du film Slogan en 1968, qui deviendra sa muse tout au long de la décennie qui suit, peut-être la plus riche de sa carrière, marquée par les albums-concepts Histoire de Melody Nelson, L’Homme à tête de chou et Rock around the bunker. À la fin des années 70 retentit sa fameuse Marseillaise : Aux Armes etc… Le symbole d’une autre transformation pour un Gainsbourg qui innove et expérimente, partant à Kingston jouer avec les musiciens de Peter Tosh et Bob Marley.

En 1980, il rompt avec Jane Birkin tandis qu’émerge progressivement Gainsbarre, cynique et grossier, toujours un verre d’alcool et une cigarette à la main… Un personnage qui s’imposera sur les plateaux de télévision au détriment de l’artiste. Depuis ses débuts, il s’estime incompris, est régulièrement blessé par les attaques des médias et l’indifférence voire l’hostilité du public. Il intègre la funk et le hip-hop dans Love and the beat et You’re under arrest, force le trait en multipliant les provocations dans ses textes, où l’érotisme subtil des débuts devient volontiers pornographie. C’est aussi l’époque du scandaleux Lemon incest, où il fait chanter sa fille Charlotte trente ans après Les Sucettes interprété par la toute jeune France Gall… Les années 80 consacrent son véritable succès public : comme les compilations qui sortent à cette période, ses quatre derniers albums sont tous Disques d’or ou de platine. Lorsqu’il disparaît le 2 mars 1991, terrassé par une crise cardiaque, il est célébré de part et d’autre, devenant un monument de la chanson française pour toute une génération qui, comme il l’a lui-même remarqué, l’a ignoré des années durant.

La musique de Gainsbourg va par la suite influencer de nombreux artistes dans tous les domaines : on ne compte plus les producteurs de hip-hop ayant repris des fragments de ses compositions, sans parler du petit millier de reprises de ses chansons depuis les années 60. Des groupes aussi différents que Air, Beck, Sonic Youth, Portishead ou Jarvis Cocker se réclament de son influence, tout comme à peu près tous les chanteurs français des trente dernières années. Ses explorations musicales, son phrasé, son écriture marquée d’innombrables jeux de mots et figures de style, influencée par les surréalistes, en auront fait un précurseur trop en avance sur son temps. Ses incursions dans le cinéma d’auteur et comme acteur ou sa carrière rêvée de peintre sont d’autres facettes d’un artiste complet, qui mobilisait aussi bien son érudition que son instinct, grand mélodiste et compositeur. Un génie protéiforme que Serge Gainsbourg partageait avec Boris Vian, qu’il admirait beaucoup et dont il était considéré comme l’héritier par Jacques Canetti, l’homme du Théâtre des Trois Baudets et des disques Phillips, qui l’a repéré. L’auteur de L’Écume des jours déclarait, peu avant sa mort en 1959 : « Serge Gainsbourg réalisera probablement la séparation des âges de la musique. Avec Serge, la chanson entre dans un autre siècle ».

Créature unique en son genre, Serge Gainsbourg est aujourd’hui incontestablement passé à la postérité. Et même s’il déclarait toujours officier dans la « musiquette » et non dans l’art, il se prenait aussi, parfois, à espérer : « Lorsque je casserai ma pipe, on verra que tout cela était très structuré ». 


Gainsbourg en quelques citations…

Serge Gainsbourg illustration

© Illustration : Philippe Lorin

 

Je composerai jusqu’à la décomposition.

Je voudrais que la terre s’arrête pour descendre.

Je connais mes limites. C’est pourquoi je vais au-delà.

Caresses et coups de poing dans la gueule sont les pleins et les déliés de l’amour.

La beauté est la seule vengeance des femmes.

Si j’étais Dieu, je serais peut-être le seul à ne pas croire en moi.

Rendre l’âme ? D’accord, mais à qui ?

La connerie, c’est la décontraction de l’intelligence !

J’ai trop le goût de l’esthétique pour accepter une gueule pareille.

Je crois que j’ai mis un masque et que je n’arrive plus à le retirer.

Un poison violent, c’est ça l’amour. Un truc à pas dépasser la dose. (B.O. du film Anna, 1967)

Mieux vaut pleurer de rien

Que de rire de tout

(Ces petits riens, Gainsbourg Percussions, 1964)

Les cigarillos ont cet avantage d’faire le vide autour de moi.

(Les Cigarillos, 1962)

L’amour sans philosopher

C’est comme le café 

Très vite passé.

(Couleur café, Gainsbourg Percussions, 1964)

Dans tes yeux je vois mes yeux t’en as de la chance Ça te donne des lueurs d’intelligence

(Indifférente, 1959)

Qu’importe injures un jour se dissiperont comme volute Gitane.

(Aéroplanes, L’Homme à tête de chou, 1976)

Moi je n’ai pas d’idée, j’ai des associations de mots, comme les surréalistes ; carence d’idée. Ça cache un vide absolu, je suis sous vide.

(Pensées, provocs et autres volutes, éditions du Cherche midi)