Photo : Serge Gainsbourg en compagnie de Michel Colombier © Droits réservés

SERGE GAINSBOURG, 30 ANS APRÈS

Ils ont contribué à forger le son Gainsbourg au fil des ans et des esthétiques : les arrangeurs ont souvent été les éminences grises musicales du grand Serge, volontiers jaloux de sa notoriété. Des hommes de l’ombre pour certains entrés dans la lumière.

Musicalement parlant, son truc à Serge, c’était les mélodies, les thèmes, l’instinct. Autodidacte, il laissait le travail d’écriture et d’orchestration à d’autres, en faisant preuve néanmoins d’un flair certain pour repérer les arrangeurs de talent, qui participaient à l’écriture de la musique, choisissaient l’orchestration et des interprètes parmi les plus doués de l’époque.

Alain Goraguer arrangeurs Serge Gainsbourg

Alain Goraguer
©Illustration : Philippe Lorin

Son premier grand complice en la matière est Alain Goraguer, qu’il rencontre en 1957. Celui qui va s’occuper de la musique du Poinçonneur des lilas, premier succès (relatif) de Gainsbourg, a été l’ami et le complice de Boris Vian, dont Gainsbourg est un admirateur et dont il est présenté comme l’héritier. Suivront La Chanson de Prévert, Couleur café ou la musique du film L’Eau à la bouche : l’arrangeur célèbre l’union du jazz et de la chanson, consommée sur les quatre des cinq premiers albums du grand Serge, depuis Du Chant à la une ! en 1958 jusqu’à Gainsbourg percussions en 1964. Pianiste confirmé, familier du monde du cinéma et de ses codes, Goraguer a joué un rôle important dans l’éclosion de la carrière de l’homme à la tête de chou. Suite au succès de Poupée de cire, poupée de son, il a travaillé avec Brigitte Fontaine, Joe Dassin, Moustaki et surtout Jean Ferrat, dont il a réalisé l’intégralité des arrangements… après avoir pris ses distances avec un Serge Gainsbourg qui oubliait trop souvent de citer son ami lorsqu’il parlait de « sa » musique, parfois co-composée avec Goraguer.

C’est un jeune homme du nom de Michel Colombier qui prendra la suite en 1964 avec des titres emblématiques comme Sous le soleil exactement, Requiem pour un con, Bonnie and Clyde, Elisa ou Je t’aime… moi non plus. Jazz, rock et bossa nova pour cet adepte des mélanges qui a travaillé avec le père de la musique électronique Pierre Henry, et partage avec Goraguer le sens de la technique, de la direction et une culture musicale académique dont Gainsbourg était dépourvu.

Jean Claude Vannier arrangeurs Serge Gainsbourg

Jean Claude Vannier © Illustration : Philippe Lorin

Mais le complice le plus connu de ce dernier est incontestablement celui que l’on a surnommé « le roi des arrangeurs » : Jean-Claude Vannier, qui présidera à la réalisation du mythique album Histoire de Melody Nelson en 1971. Influencé par la scène rock anglo-saxonne, auteur de superbes arrangements de cordes, il sait aussi faire dans le grandiose à l’image de son travail sur Que je t’aime de Johnny Hallyday ou Tous les bateaux, tous les oiseaux de Polnareff. Mais Melody Nelson reste son œuvre la plus emblématique, un album-concept dont la musique écrite avec Gainsbourg (en partant d’un simple titre) inspirera directement des paroles écrites dans la foulée. Lorsqu’ils travaillent ensemble sur le premier disque de Jane Birkin en 1973, les deux hommes se fâchent et Jean-Claude Vannier poursuit sa route, entame sa carrière solo, sort une douzaine d’albums et continue à être sollicité par le milieu, jusqu’en 2019 où il accompagne Mike Patton sur Corpse Flower.

D’autres auront fait tourner la machine Gainsbourg de manière plus épisodique, comme Jean-Pierre Sabar, aperçu aux claviers sur Histoire de Melody Nelson, très présent entre le milieu des années 70 et le début des années 80 avec Goodbye Emmanuelle, L’Ami caouette, Dieu fumeur de havanes et sur de nombreuses musiques de film et de commandes. Quant à Arthur Greenslade, il sera l’artisan de la touche Swinging london lorsque Gainsbourg traverse la Manche au milieu des années 60 : Qui est in, qui est out, Marilu, Comic Strip, Initials B.B. puis les friandises 69, année érotique et Je t’aime… moi non plus. Célébré pour sa modernité et son avant-gardisme, le son Gainsbourg doit beaucoup à ces artistes de l’ombre, figures d’un métier aujourd’hui quasiment disparu.