© Illustration : Philippe Lorin

SERGE GAINSBOURG, 30 ANS APRÈS

 

Une bobine dans la lumière

Serge Gainsbourg et le cinéma

Dans La Révolte des esclaves, film italo-hispano-allemand
réalisé par Nunzio Malasomma (1960)
© Illustration : Philippe Lorin

« J’avais pour ambition d’imposer ma sale gueule à l’écran » disait Gainsbourg. Une ambition qui s’est plutôt concrétisée : il apparaîtra dans un peu plus de trente films. Le réalisateur Michel Boisrond le repère sur la pochette de son premier disque et décide de lui faire jouer le rôle d’un maître-chanteur dans Voulez-vous danser avec moi ? en 1959, premier film d’une carrière d’acteur qui s’étendra jusqu’à Stan the Flasher, réalisé par ses soins en 1990. Très présent à l’écran entre les années 60 et 70, Gainsbourg apparaît notamment aux côtés de Michel Simon dans Ce Sacré grand-père de Jacques Poitrenaud. De cette rencontre naîtra un duo entre les deux acteurs, L’Herbe tendre. Dans Le Pacha de Georges Lautner, il côtoie un Jean Gabin qui goûtait peu sa réputation sulfureuse et sa supposée vulgarité. Mais le monstre sacré du cinéma français sera impressionné par l’érudition de Gainsbourg, qu’il défendra même lors de la polémique entourant le thème qu’il compose pour le film : Requiem pour un con.

Entre la fin des années 60 et le début des années 70, le couple Gainsbourg/Birkin est dans la lumière sur disque, dans les magazines, à la télévision… Le cinéma ne fait pas exception : six films ensemble en cinq ans, notamment Slogan de Pierre Grimblat, cadre de leur première rencontre, ou Cannabis de Pierre Koralnik dont il signe aussi la musique. Pour le grand Serge, faire l’acteur est davantage un jeu qu’une vocation : « Je ne crois pas aux acteurs qui s’imprègnent d’un scénario, je crois à l’improvisation, déclare-t-il à la télévision suisse RTS en 1969. J’ai une gueule et ça suffit. Je ne suis pas un comédien, je suis un acteur… Je ne peux pas mettre les pieds au théâtre, je n’ai pas la technique ». Gainsbourg acteur capitalise donc sur son charisme, sa « gueule », son attitude et si ses rôles resteront peu mémorables, ils contribuent à imprimer sa dégaine et sa légende plus profondément encore dans l’esprit du public.


Œillades à la caméra

S’il a écrit d’innombrables musiques de films et beaucoup fait l’acteur, Gainsbourg n’est passé que quatre fois derrière la caméra. Dans son premier long-métrage, Je t’aime moi non plus, en 1976, il filme Jane Birkin amoureuse d’un routier homosexuel. Le film, minimaliste, habité de belles images, aux scènes d’amour touchantes garde encore aujourd’hui une certaine aura. Certains le comparent au cinéma expérimental américain, et François Truffaut le défend à sa sortie. Pour Équateur (1983), Gainsbourg voulait Patrick Dewaere dans le rôle principal mais sa disparition l’oblige à le remplacer par Francis Huster. Tourné au Gabon, histoire d’amour entre Timar/Francis Huster et Adèle/Barbara Sukowa, cette dernière étant coupable d’un meurtre dont un africain est accusé, le film est hué à Cannes et constituera un échec retentissant.

Ses deux autres films ne lui apporteront pas plus de succès public ni de reconnaissance. En 1986, Charlotte for ever dans lequel tourne sa fille sort deux ans après le sulfureux titre Lemon Incest et soufflera sur les braises de la polémique lancée par la chanson, dans le prolongement de la fascination de l’artiste pour le roman Lolita de Nabokov. Celui-ci récidive avec Stan the Flasher, sorti un an avant sa mort avec Claude Berri dans le rôle d’un pervers désœuvré et Élodie Bouchez dont c’est le premier rôle. En territoire étranger, Serge Gainsbourg réalisateur cherche à capter cet art total qu’est le cinéma face à « l’art mineur » de la chanson, tel qu’il se plaisait à la qualifier. La brève filmographie de Gainsbourg, dont la grande culture cinématographique et littéraire est reconnue, est un enchaînement de films d’auteur parsemés, comme ses chansons, de multiples références, de poésie, de passion, de ses obsessions et marqués par un certain esthétisme. Autant de tentatives pour celui qui n’aimait rien tant que multiplier les expériences artistiques. « Le cinéma est l’accomplissement de toutes les disciplines que j’ai abordées » disait-il. Une révérence plutôt à sens unique. 


Initiales B.O.

Serge Gainsbourg et le cinéma BO

Gainsbourg aura composé toute sa vie pour le cinéma. À ses débuts, c’est surtout un bon moyen de gagner sa vie alors que sa carrière peine à décoller : la musique du film L’Eau à la bouche en 1959 constituera pour lui une belle occasion de se faire connaître. Mais la musique au cinéma sera aussi une passion et une façon de mettre en miroir ses textes, volontiers sous le signe de l’amour, faisant chanter les femmes de sa vie et les actrices : Jane Birkin (Slogan, Je t’aime… moi non plus), Juliette Gréco (Strip-tease), Brigitte Bardot, Anna Karina (Sous le soleil exactement ou pour Vivre ensemble), Françoise Hardy (L’amour en privé), sa fille Charlotte… Chansons-titres conçues comme des scènes telles que L’Eau à la bouche, Requiem pour un con ou pour la promotion du film Bonnie and Clyde, elles sont aussi un terrain d’expérimentation pour Gainsbourg qui y déploie tour à tour finesse, nonchalance ou fiévreux élans instrumentaux au service de compositions évocatrices soulignant le caractère éminemment cinématographique de sa musique.

Richement élaborées ou égrenant quelques notes de piano, ses compositions pour le cinéma recevront le concours actif de ses arrangeurs Alain Goraguer, Michel Colombier et Jean-Pierre Sabar. Gainsbourg composera la musique de ses quatre films en tant que réalisateur et collaborera avec quelques grands noms comme Bertrand Blier, George Lautner ou Claude Berri. Capable de profondeur et de mélancolie, en bon artisan au talent protéiforme il met sa musique au service de drames comme La Horse comme de comédies telles que Comment trouvez-vous ma sœur, Sex-shop, Les Bronzés avec Sea, sex and sun, la comédie dramatique Tenue de soirée… Ou même l’érotique Goodbye Emmanuelle. S’il considérait la composition pour le cinéma avec son détachement habituel, Gainsbourg ne s’est jamais trahi dans ces œuvres-là. Son génie de la mélodie, des ambiances, sa capacité à faire émerger la poésie de quelques mots en ont fait un compositeur de musiques de film loin de faire de la figuration.