En 2002, l’ouvrage d’un mangaka méconnu au Japon fait de lui un phénomène en France : Quartier lointain de Jirô Taniguchi conquiert les cœurs et les esprits par son atmosphère et son histoire de retour en enfance. Chez Casterman.

Lorsque Jirô Taniguchi disparaît le 11 février 2017, l’émotion est au moins aussi forte au Japon que pour de nombreux lecteurs français : son œuvre sensible, faite de ces « petits riens » qui donnent de la substance à l’existence, comme il aimait à le dire, a converti au manga nombre de réfractaires. En cela il fut un éclaireur, démontrant à un public occidental pour qui le manga se limitait à des histoires décérébrées pour adolescents que celui-ci n’était pas dépourvu de nuances. Le Journal de mon père, L’Homme qui marche ou Le Gourmet solitaire entraînent le lecteur au fil des rêveries éveillées de Jirô Taniguchi, souvent inspirées de sa propre vie.

C’est le cas avec Quartier lointain, l’album qui l’a révélé et le plus populaire (un million d’exemplaires vendus en France). Hiroshi Takahata, cadre tokyoïte en déplacement, fait un arrêt dans son village natal pour se recueillir sur la tombe de sa mère. Sa vision se brouille et il se réveille au même endroit trois décennies plus tôt, à l’âge de 14 ans. Il retrouve alors sa vie d’écolier, l’atmosphère d’une petite ville de campagne pas encore urbanisée et sa famille au moment où sa mère était encore en vie. C’est toute la douceur des jeunes années que revit Hiroshi, et à ses côtés le lecteur, pris par la même nostalgie d’une époque insouciante où le temps semblait s’écouler plus lentement. Le rythme narratif de Taniguchi est à l’avenant, de même que son dessin, doux et volontiers contemplatif. Tout le génie de Quartier lointain est de créer, au-delà de son histoire teintée de fantastique, un lien très fort avec le lecteur. Il lui fait vivre par procuration une expérience capable de résonner en tout un chacun : revenir en arrière mais aussi observer sa vie sous un nouveau jour.