© Illustration : Philippe Lorin

par Vianney Huguenot

Ils sont nombreux, à Saint-Dié-des-Vosges, à ne découvrir vraiment leur maire qu’à sa mort, en avril 2002. À l’annonce du décès de Robert Bernard, les messages du monde entier affluent. Ibrahima Fall, secrétaire général de l’Union des parlementaires africains et député du Sénégal écrit : « Nous ressentons ton absence comme un vide impossible à combler. Mais comme tu le sais, en Afrique, les morts ne sont pas morts, ils sont dans l’eau qui coule, dans l’eau qui dort ». Le président de la Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo « salue le camarade, l’ami, le frère ». Hocine Aït Ahmed, l’un des leaders de l’indépendance algérienne, souligne « le dévouement humaniste » de celui que beaucoup appelaient simplement Bob. Les vedettes socialistes du moment, Védrine, Jospin, Fabius, Hollande, et les grands noms de l’Internationale Socialiste (IS) dégainent la plume, dont l’ancien président de l’IS, Pierre Mauroy. Amis de longue date, Pierre Mauroy et Robert Bernard sont des piliers de la Fédération Léo-Lagrange, l’un est président, l’autre trésorier. Le message d’adieu de l’ancien Premier ministre célèbre la joie de vivre dont Robert Bernard était un exceptionnel ambassadeur. Message personnel de Pierre Mauroy : « Je nous revois, en 1980, nous promener, la nuit tombée, dans les rues de Saint-Dié. Je le revois lors de nos Universités d’été. Après nos journées de travail, il était celui avec qui on aimait terminer la soirée ». Si Robert Bernard savait qu’on achève bien les soirées, que « les prairies reverdissent au bout du désert » (phrase de Bolivar sur sa dernière carte de vœux alors qu’il est atteint du cancer) et que « les morts ne sont pas morts », il savait aussi parfaitement cerner le monde des vivants. Il s’en amusait souvent. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il pratiquait la formule « Nul n’est prophète en son pays ».

Le Vosgien, natif d’Issoire en Auvergne, celui que Mario Soarès prenait directement au téléphone, qu’Hubert Védrine consultait, que Laurent Gbagbo recevait à la maison… eut du mal à faire carrière à Saint-Dié. L’image d’apparatchik le collait perpétuellement, comme un chewing-gum sous la godasse. Premier adjoint sous la municipalité de Pierre Noël, dans les années 60 et 70, puis Premier adjoint de Christian Pierret, il a l’air d’un Poulidor. Plus sûrement, Robert Bernard est un homme de l’ombre, la gâchette facile dans les opérations de manœuvre dont le PS détenait une part du mystère. Robert Bernard est élu maire de Saint-Dié, par le Conseil municipal, tandis que Christian Pierret est nommé au gouvernement en 1997 et applique la règle Jospin (pas de ministre-maire). Les Déodatiens apprennent alors à mieux connaître l’homme amoureux de sa ville, les côtés pile et face, le bon connaisseur du terrain local, œcuménique avec plaisir, d’un côté ; et de l’autre, le militant socialiste, internationaliste dans l’âme, toujours entre deux aéroports. Il est l’expression d’une époque où l’on ne rechignait pas à cumuler. Il additionne les engagements et les mandats : responsable du comité des élus locaux de l’Internationale socialiste, président de l’UCPA – Union des Centres de Plein Air – trésorier puis vice-président de la Fédération Nationale Léo-Lagrange, membre de la direction de la Fondation Jean-Jaurès, infatigable militant associatif, gestionnaire hors pair du temps et pédagogue joyeux. « C’est aussi pour cela qu’il était apprécié et respecté, aussi bien par les militants que par de nombreux leaders de l’Internationale Socialiste », dit Christian Pierret, ancien ministre et maire de Saint-Dié.

Ceux qui l’ont côtoyé savent, eux, qu’il est impossible de dresser le portrait de Robert Bernard sans évoquer les femmes et l’influence qu’elles ont eues sur son parcours. Son élégance rayonnait à l’idée de bâtir des parités totales. Pour le goût des entourages raffinés et pour saluer la contribution des femmes à nos sociétés et nos vies. Robert Bernard avait signé en 1998 une biographie de Madeleine-Léo Lagrange, épouse du ministre des Sports et des Loisirs du Front Populaire et, surtout, l’une des premières femmes avocates, résistante, directrice de cabinet d’Henri Frenay… et Déodatienne.