Frederik Peeters a lâché prise : Saccage, publié chez Atrabile, est une succession de tableaux dantesques, trame d’un récit muet entre anticipation et cauchemar où s’empilent icônes et références.

Avec ses précédents albums, L’Odeur des garçons affamés, L’Homme gribouillé ou la série Aâma, l’auteur suisse laissait déjà libre cours à une imagination débridée qui nous emmenait dans des univers totalement singuliers. On garde souvent de leur lecture des images comme marquées à l’eau forte, organiques et poétiques. Ce sont de telles visions qui ont présidé à la naissance de Saccage : dans la préface du livre, l’auteur explique avoir longtemps « tenté de faire rentrer une série d’envies et de visions dans une histoire lisible par tous » en élaborant un schéma narratif traditionnel. Y voyant là « un mécanisme artificiel », Frederik Peeters, finalement, « lâche » : Saccage sera une succession de scènes muettes, avec pour seul repère un personnage au teint jaune, qui nous embarque à sa suite au cœur d’instantanés où la destruction, le conflit, le malaise, la confusion, le grotesque se télescopent comme dans un trip sous acide.

Dans la structure de chaque planche/tableau, on décèle, parmi des dizaines d’autres, l’influence du Akira de Otomo, du Toxic de Charles Burns pour la BD, du Stalker de Tarkovski pour le cinéma, de Bosch, Rubens, Brueghel l’ancien et de nombreux peintres et artistes millénaires ou contemporains. Si on frôle un peu l’embouteillage, voire l’indigestion en tournant plus d’une dizaine de pages à la suite, on peut penser que l’effet n’est pas si dommageable que l’on pourrait le penser. Saccage nous parle justement de ce cortège d’images, de catastrophes, de scènes de destruction et de pillage qui défilent chaque jour devant nos yeux. Et laisse derrière lui plus qu’une histoire à raconter : une sensation durable de malaise et de sidération face à ces compositions dantesques faites de notre réalité et de nos illusions.