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L’austérité salariale à l’œuvre depuis 40 ans, un danger pour nos démocraties ? C’est ce que l’économiste Patrick Artus décrit, dans un livre remarquablement argumenté, apportant aussi des pistes pour en sortir.

Mardi 9 juin, l’Observatoire des inégalités a publié pour la première fois un rapport sur « Les riches en France ». On y apprend, entre autres enseignements souvent vertigineux, que le 1% des Français les plus riches possède des revenus parmi les plus élevés d’Europe. Petite précision : pour appartenir à cette élite, il faut gagner au moins 6 848 euros par personne et par mois, contre 6 500 euros en Allemagne. À l’heure où se pose la question de savoir qui doit contribuer à la solidarité indispensable pour se relever de la crise économique enfantée par la crise sanitaire, voilà un rapport qui peut aider à y voir plus clair.

Ces jours-ci, la France de l’après-Covid ou, plutôt, la France de l’avec-Covid semble décidée à revaloriser les rémunérations de celles et ceux qui, pendant le confinement, ont assuré les soins, l’alimentation, la propreté, l’accompagnement, l’enseignement : dans les hôpitaux, l’augmentation des personnels soignants constitue d’ailleurs le postulat du désormais fameux Ségur de la santé. Dans un contexte que l’auteur n’imaginait sûrement pas possible au moment d’écrire son livre, l’essai de Patrick Artus paru fin mai aux éditions Odile Jacob tombe à point nommé : dans 40 ans d’austérité salariale, comment en sortir ?, le chef économiste de la banque Natixis, déjà auteur d’un Discipliner la finance au titre évocateur, analyse rien de moins qu’un élément central, sinon fondateur, de la logique économique à l’œuvre en ce début de XXIe siècle – et puisqu’il faut bien nommer les choses, appelons-la ainsi : le capitalisme néolibéral.

Patrick Artus part d’un constat implacable : depuis 40 ans, les salariés des pays développés voient leurs salaires augmenter moins que« L’austérité salariale a façonné nos économies, mais elle a aussi façonné la politique. » la productivité : « De 1990 à 2019, écrit-il précisément, dans les pays de l’OCDE (*) le salaire réel (…) a progressé de 23 % tandis que la productivité du travail par tête a, elle, progressé de 49 % ; autrement dit, les salariés des pays de l’OCDE ont reçu moins que la moitié des gains de productivité du travail alors qu’en principe ils auraient dû en recevoir la totalité. » Moralité, si l’on ose dire : « Puisque les salaires réels augmentent moins vite que la productivité, le partage des revenus se déforme au détriment des salaires et en faveur des profits. » Or, démontre Patrick Artus, « l’austérité salariale a façonné nos économies, mais elle a aussi façonné la politique. » C’est ici que pointe l’un des dangers les plus imminents de cette logique : une crise de la démocratie ! Faible progression des bas salaires, accroissement de la pauvreté, « concentration des richesses dans peu de mains » donc augmentation des inégalités ont conduit, dans de nombreux pays (Etats-Unis, France, Italie, Grande-Bretagne…) à l’émergence, à la progression voire parfois déjà à l’arrivée au pouvoir de partis et de figures populistes faisant naturellement campagne sur le thème du pouvoir d’achat, sans pour autant posséder de solutions crédibles et efficaces pour la collectivité.

Comment sortir de cet engrenage si clairement décrit par l’économiste, qui en développe les mécanismes et les conséquences ? Ayant conduit à une inflation faible, les coûts salariaux augmentant peu, l’austérité salariale a favorisé des politiques monétaires et budgétaires expansionnistes, le maintien de taux d’intérêt très bas et un endettement public très élevé. « Avec leur cortège d’effets indésirables, constate Patrick Artus, il n’est pas sûr que les taux d’intérêt bas améliorent vraiment la situation des économies. » Il s’attaque donc au débat, « central » quoique technique, sur la nécessité ou non de remonter les taux d’intérêt, et souligne un autre danger en embuscade dans cette histoire : pour échapper à une autre crise, économique et sociale, il importe de se hâter lentement pour « réaliser la transition entre deux équilibres », afin de « lisser dans le temps le coût de la hausse des taux d’intérêt pour le rendre inoffensif. » Une chose semble certaine : la solution est éminemment politique et suggère qu’une meilleure distribution des gains de productivités aux salariés, un réel partage des profits entre salaires et actionnaires, implique des décisions fortes de la part des États qui ont laissé la main au marché. Le bulletin de paie passe par le bulletin de vote.

(*) L’Organisation de coopération et de développement économiques regroupe 37 pays à travers le monde, des pays développés reposant sur une économie de marché
40 ans d’austérité salariale, comment en sortir ?  de Patrick Artus
Éditions Odile Jacob, 180 pages, 20,90 euros