© Illustration : Fabien Veançon

Billet de Marc Houver

Il fut un temps où les visites de Premiers Ministres avaient pour objet de rapprocher Paris de la province, afin de prêter une oreille attentive aux forces vives qui animent les territoires, ou pour se livrer à l’explicitation d’un pan de la politique nationale méritant un éclaircissement particulier. Mais ça c’était avant JC. Entendez par là, avant… Jean Castex. 

Si ce dernier est venu récemment dans le Haut-Rhin, à Colmar très précisément, c’était pour porter sur les fonts baptismaux la nouvelle CEA, la Collectivité européenne d’Alsace qui a vu le jour le 1er janvier 2021, « fruit d’une volonté commune 1» de l’État et des élus locaux. Un geste symbolique fort, au cours duquel on espérait qu’il explique, en sa qualité d’éminent juriste, ce qu’était réellement cette nouvelle entité totalement inclassable et inédite dans la nomenclature institutionnelle.

Mais en l’occurrence, c’est un politique madré qui a procédé à une explication de texte qui a pris tout le monde de court. Sauf peut-être les Alsaciens eux-mêmes qui n’en demandaient sans doute pas tant. Toujours est-il qu’ils ont été vigoureusement encouragés à poursuivre leur démarche fondatrice, avec l’appui du représentant de l’État en région, en la personne de Madame la Préfète, à laquelle le Premier Ministre a demandé « d’entamer (…) un accord de relance 2» pour « co-financer, avec l’État des projets pourvoyeurs d’activité et d’emplois pour les deux années à venir 3 ». 

Et comme si cela n’avait pas encore été suffisant, on eut droit également à un plaidoyer en faveur des identités et des particularismes locaux, mais aussi à une violente diatribe contre les grandes Régions auxquelles Jean Castex confie n’avoir jamais cru. 

De quoi plonger beaucoup de monde dans la perplexité, a fortiori parce que moins de quarante-huit heures plus tard, le tout nouveau Président de ladite CEA, dans une interview à la chaine Public Sénat, ne craignait pas de préciser que le but de cette démarche n’était rien moins que « le démembrement de la Région Grand Est ». 

Le temps de la stupéfaction passé, tout comme celui des réactions enflammées sur les réseaux sociaux et des réponses à la presse, chacun y est allé de son interprétation personnelle, dans un travail d’exégèse de la parole gouvernementale. Osons celle du citoyen qui doit avouer avec humilité qu’il n’y comprend plus grand-chose.  

Tout d’abord, pour livrer une impression franche : on a le sentiment que la Région Grand-Est a vécu. Ou plutôt que si on avait voulu la mettre à mal on ne s’y serait pas pris autrement. Certains ne s’en étonnent même pas, car ils sentaient venir la chose depuis longtemps. Ils ont aujourd’hui l’impression que le but est atteint. Sensation bizarre à moins de cinq mois de la prochaine échéance électorale régionale et départementale. Pour quoi voter en juin prochain ? Pourquoi voter en juin prochain ? Comment voter en juin prochain, en pleine crise sanitaire dans une Région qui est au bord de l’implosion ? Sacrée patate chaude lancée aux élus en exercice et aux futurs candidats. Sauf à considérer que le calendrier électoral n’acte un report de l’élection régionale en 2022, après l’élection présidentielle. Auquel cas l’on comprendrait mieux la stratégie suivie par le chef du gouvernement…

Ensuite, pour avoir quelques flash-back destinés à rappeler que la Région Grand-Est semblait, dès ses origines, être une instance sinon mort-née, tout au moins fortement plombée. Remémorons-nous à quel point sa naissance s’est faite aux forceps. Il aura fallu bien des tractations pour en connaître précisément les contours. On parlait d’abord d’une région Alsace-Lorraine, avant qu’il ne soit question, après de nombreux atermoiements, à la stupéfaction générale, d’une collectivité regroupant l’Alsace, la Lorraine et la Champagne-Ardenne.

Il a été tout aussi difficile de lui trouver un nom de baptême. De nombreux acronymes étaient proposés : A.C.A.L (Alsace, Champagne-Ardenne, Lorraine) pour ceux qui privilégiaient l’ordre alphabétique, A.L.C.A. (Alsace, Lorraine, Champagne-Ardenne) pour ceux qui préféraient le classement géographique, et même ACHLOR (les praticiens du Platt apprécieront la finesse du jeu de mots) pour les détracteurs en mal de vulgarité. Pour, au final, chuter sur un nom d’une banalité absolue Région Grand-Est qui introduisait par ailleurs de la confusion vis-à-vis de la « Grande Région » transfrontalière. Mais après tout, ce patronyme valait bien ceux de Haut de France, Nouvelle Aquitaine ou Occitanie. Et comme si cela n’avait pas été encore suffisant, il fut donné à cette région une particularité qu’aucune autre région de France issue d’une fusion autoritaire, ne connut : on allait, grâce à l’entregent parisien des Alsaciens, au détour d’un amendement parlementaire, inscrire dans la loi Strasbourg en qualité de capitale régionale. Ce fut d’emblée une pierre d’achoppement symbolique.

Autant de vicissitudes de détail qui démontraient en creux que cette construction institutionnelle n’avait pas vraiment de sens. Quels points communs, quelles habitudes de vie partagées, quelles perspectives possibles pour une région sans histoire commune ? À tel point qu’il fallut aux candidats aux régionales 2015 faire preuve d’une imagination sans bornes pour essayer de convaincre les électeurs de la pertinence de cette hydre à trois têtes.

A posteriori, à relire leurs professions de foi, on se rend compte qu’ils expliquaient surtout toutes les incohérences de cette création artificielle, au premier rang desquelles sa taille gigantesque l’apparentant à certains États européens… Sans pour autant en avoir les pouvoirs ou les compétences. Mais on n’avait pas le choix : la loi imposait cette région et l’on vota pour les candidats de toutes obédiences politiques. A fortiori parce que le pouvoir national laissait entendre que le contribuable y trouverait rapidement son compte par les économies d’échelle réalisées. Une belle chimère supplémentaire.  

À entrer ainsi à reculons dans cette nouvelle Région, il y avait fort à parier qu’elle serait, une fois installée, difficilement gouvernable. Difficile, voire impossible en effet de donner du liant à une structure sans réelle consistance, malgré l’action déterminée de son exécutif. Notamment parce que les élus alsaciens, dont le territoire était pourtant le mieux servi, considéraient qu’ils étaient freinés dans leur développement par les autres anciennes régions. L’Alsace nourrit ainsi en son sein ses principaux détracteurs, les tenants de l’identité alsacienne. Ces derniers entendaient bien tirer à eux la totalité de la couverture. 

Et un lobby s’installa, qui fit ce qu’il faut auprès des parlementaires notamment. Tant et si bien que, petit à petit, les deux Départements du Bas-Rhin et du Haut-Rhin décidèrent de fusionner pour (re)donner vie à… l’Alsace. Un nouveau Département ? Une nouvelle collectivité territoriale ? Un échelon de plus dans le millefeuille institutionnel ? Nul ne le sait vraiment et les juristes se perdent en conjecture sur le sujet. Mais cette question n’est qu’accessoire par rapport aux opportunités dont pourraient profiter les grands élus des autres Départements du Grand-Est. Demain, la Lorraine reverra-t-elle le jour ? L’hypothèse est bien sûr loin d’être aboutie mais s’impose à la réflexion qu’on le veuille ou non.

Et si beaucoup aujourd’hui ont l’impression d’avoir été cocufiés, il n’est pas illégitime d’estimer que le pouvoir central a, par son action, d’abord voulu mettre en difficulté un président de Région qui a osé qualifier de scandale d’État les lenteurs de la politique de vaccination. Le Premier Ministre était sans doute en mission commandée et les dénégations de la ministre Jacqueline Gourault devant la représentation nationale affirmant « qu’il n’y aura pas de remise en cause des périmètres actuels des régions » ne convaincront que ceux qui lui conservent leur confiance.

1 Cf discours de M. Jean Castex du 23 janvier 2021

2 ibid

3 ibid