En 1986, les super-héros dépeints par Alan Moore et Dave Gibbons dans Watchmen sont fascistes, vicieux et mégalomanes. Une fresque sombre qui a bouleversé les codes des comics. Chez Urban.

Après s’être fait remarque par l’industrie avec V pour Vendetta et From Hell, plus proches du roman graphique que des histoires de super-héros d’alors, le scénariste Alan Moore va créer une nouvelle œuvre majeure et novatrice avec Watchmen. Dans une Amérique en pleine déchéance où menace la guerre nucléaire, les super-héros sont des hommes ordinaires, sans super-pouvoirs, animés par la seule soif de justice. Finalement forcés de tomber le masque, plusieurs reprennent du service pour élucider le meurtre de l’un d’entre eux, le Comédien, qui a secrètement assuré les basses œuvres du gouvernement américain.

Fini les sourires ultra-bright, les collants multicolores et les bons sentiments : les héros de Watchmen sont au mieux des êtres perturbés, au pire des psychopathes. Au sein de cette uchronie, ils participent à la répression des manifestations dans les années 60 et sont les artisans de la défaite du Vietnam. Le Dr Manhattan, unique surhomme de l’histoire, est un demi-dieu doté de pouvoirs infinis à la recherche de la part d’humanité qui lui reste. Quant au terrible Rorschach, rien ne semble pouvoir freiner sa misanthropie et sa quête aveugle de justice. Le trait presque ligne claire et le découpage quasi-cinématographique de Dave Gibbons achève de faire de Watchmen une œuvre à part bien au-delà du monde de la bande-dessinée, qui inspirera toute une tendance d’histoires de super-héros sombres et désenchantées.

La série signée HBO diffusée cette année, qui prolonge l’histoire de Watchmen à notre époque, n’a que peu de choses à voir avec son matériau d’origine, malgré son audace et sa qualité d’écriture. Cependant, elle apparaît à une époque comparable : celle de la chute accélérée d’un pays névrosé et corrompu, dont les icônes ne sont que les fantômes des crimes du passé.