Les consultations du peuple ont décidément le vent en poupe. Du local au national, on a le sentiment que les dirigeants du monde entier brandissent, à la moindre occasion, le référendum. Arme absolue, arme fatale, le peuple a plus que jamais droit de cité.

Alexis Tsipras aurait-il lancé un mouvement de grande ampleur, l’été dernier, lorsqu’il a pris le peuple grec à témoin de son bras de fer avec les instances européennes ? Car depuis, ils ont été nombreux à lui emboîter le pas, de Jean-Christophe Cambadélis, premier secrétaire du Parti socialiste, qui souhaite ainsi reconstituer l’unité de la gauche, à la direction de Smart France, qui y a trouvé la voie pour revenir aux 39 heures.

D’où vient cette soudaine volonté d’associer le grand nombre à la prise de décision ? Les détenteurs légitimes du pouvoir de contraindre, seraient-ils pris d’une nouvelle frénésie de démocratie participative, quitte à perdre une partie de leurs prérogatives ? On est autorisé à en douter de la part de ceux qui se sont préparés, de longue date, à assumer le pouvoir, a fortiori en une époque où le cynisme règne en maître et où le fossé semble irrémédiablement s’être creusé entre les masses et leurs dirigeants.

Le « village planétaire », cher à Marshall McLuhan, n’est assurément pas une petite Suisse dans laquelle la votation Le référendum, drapé dans un apparat de démocratie totale, la démocratie directe, est en fait toujours le faux-nez d’une stratégie de manipulationpopulaire serait devenue la norme ultime. Et puis, plus personne n’est dupe depuis bien longtemps : le référendum n’a jamais été un outil de véritable démocratie. Dès son origine, il n’a eu pour seule vocation, que de devenir plébiscite. Il n’a, en effet, souvent été fait usage du référendum qu’à des fins « purement » tactiques, destinées à enfermer l’adversaire. Car le référendum, drapé dans un apparat de démocratie totale, la démocratie directe, est en fait toujours le faux-nez d’une stratégie de manipulation, à la seule fin de celui qui l’utilise : asseoir plus que jamais sa légitimité et lui ouvrir grand les portes de l’accomplissement de ses projets. Et si désormais, l’adversaire c’était le peuple lui-même ? Celui que l’on ne peut plus manipuler comme naguère, lorsque l’information (juste ou fausse d’ailleurs !) ne se diffusait pas aussi rapidement et aussi facilement que de nos jours. La thèse est osée, on en conviendra, mais elle mérite d’être examinée. Car désormais le peuple, organisé en communautés et en lobbies de toutes natures, dispose, comme les gouvernants (et contre eux !), de tous les outils et vecteurs de communication qui lui permettent de se faire entendre. Tout individu un peu organisé, a désormais, sinon la capacité de contraindre ou de convaincre, tout au moins celle de nuire, et parfois d’empêcher que ne se mettent en œuvre les décisions de ceux qui tiennent les rênes du pouvoir.

C’est dans ce contexte que l’usage, de plus en plus fréquent, de la consultation populaire, apparaît d’abord comme l’affichage d’un aveu d’impuissance de la part de ceux qui dirigent. Impuissance, faiblesse et peur mêlées de ceux qui ne parviennent plus, ni à imposer leurs points de vue, ni à trouver la méthode pour faire face aux attentes, souvent contradictoires il faut bien le reconnaître, du citoyen, du militant ou du salarié. La course est désormais permanente à la (re)construction du pouvoir du dirigeant. Car celui-ci n’est plus jamais acquis, une fois pour toute, dans un univers où les temps s’accélèrent et où la légitimité de la veille se transforme, pour des causes diverses, en un désaveu cinglant dès le lendemain. Cette réalité constitue une avancée certaine dans la reconnaissance de l’individu, mais un recul évident en matière d’efficacité et de création collective. À moins qu’Ernest Renan n’ait eu raison avant l’heure lorsqu’il affirmait que « la Nation est un plébiscite de tous les jours ».