Raymond et Henri Poincaré © Illustrations : Philippe Lorin

Portrait par Vianney Huguenot

Nous sommes en 1871, Henri Poincaré, 17 ans au compteur, ramasse deux titres de bachelier au lycée impérial de Nancy, en sciences et en lettres. Germe, la même année, la germanophobie de Raymond Poincaré, son cousin meusien, 11 ans, expédié en Normandie pour cause de guerre et d’occupation de Bar-le-Duc par les Prussiens. De retour en Meuse, le jeune Raymond découvre le rez-de-chaussée de la grande demeure familiale affectée à des officiers bavarois. « Il fallait subir – raconte François Roth (1)les réquisitions et la présence de l’ennemi, et de ses soldats qui se livraient parfois à des agressions, à des déprédations et à des excès de boissons. Le seul fait de supporter dans sa maison des officiers d’une armée d’occupation marque les esprits, même des plus jeunes. D’autant plus que la chambre des garçons, au rez-de-chaussée, était ainsi confisquée. Raymond Poincaré, lorsqu’il reprit possession de sa chambre, trouva « qu’elle sentait le Prussien ». La chambre fut entièrement restaurée après ce départ ». Plus tard, le gamin baptisera son chien Bismarck.

Raymond naît dans un cocon. Mère bigote, père ingénieur, libre-penseur, grands-parents fortunés, la famille navigue des bords de mer à Paris ou la Meuse. Il a 16 ans, son père refuse qu’un curé lui enseigne la philosophie, il l’envoie à Louis-le-Grand, d’où Raymond revient avec deux bachots, mathématiques et philosophie. Au cours de cette première époque parisienne, il retrouve son cousin Henri, les deux occupent des chambres mitoyennes dans un meublé du Quartier latin. Leurs carrières s’apprêtent à briller. Raymond Poincaré est avocat d’affaires, richissime. Il réside sur les Champs Élysées et se fait bâtir un château dans la Meuse, à Sampigny, pour ses étés et congés. Il entre en politique par une mission de directeur de cabinet d’un ministre de l’Agriculture « un peu paresseux, ce qui donnait à Poincaré beaucoup de latitude »(1). Son élection au conseil général de la Meuse, à l’âge de 26 ans, dans le canton de Pierrefitte, sonne le début d’une carrière remarquable. L’année suivante, il entre au parlement, il est le plus jeune député de France, puis au gouvernement. Avril 1893, à 33 ans, il décroche son premier portefeuille, ministre de l’Instruction publique. Poincaré obtient le ministère des Finances l’année suivante et bientôt le brevet de « sauveur du Franc ».

De nos contemporains huant les élus agrippés aux mandats, l’on peut secouer les mémoires : en voilà des manières pas très neuves. Même après son mandat de président de la République (1913/20), Poincaré ne lâche rien. Il est élu sénateur le 13 janvier 1920, « en violation de la loi constitutionnelle puisqu’il est encore président de la République [il l’est officiellement jusqu’au 18 février 1920] »(2). Une semaine avant sa mort, le 15 octobre 1934, il est réélu conseiller général de la Meuse. Raymond Poincaré cède à la postérité l’icône du président de la confiance et de la stabilité, notamment monétaire, puis de la guerre et de la victoire, bien que Clemenceau lui ait taillé copieusement des croupières et s’en est allé, seul, avec le titre éternel de Père la Victoire. Henri Poincaré décède en 1912, avec l’auréole d’un des plus grands scientifiques, au parcours prestigieux entamé l’année où Raymond retrouve sa chambre fouettant le Prussien.

En 1873, Henri est doublement reçu, à Polytechnique et à Normale-Sup. Il choisit la première. « Ce sont ses travaux qui lui valurent une renommée mondiale. Ce mathématicien, l’un des plus grands de tous les temps, a profondément renouvelé l’analyse » (3). On lui attribue même, avant Albert Einstein, la théorie de la relativité ; c’est notamment la thèse du chercheur et ancien ministre Claude Allègre. Énième réunion des deux cousins : l’opération est cette fois signée Albert Einstein. Il aurait plagié le premier. Il détestait le second. « Hitler est le fils de Raymond Poincaré », cinglait Einstein, taxant Raymond Poincaré, président du Conseil après la Première Guerre mondiale, de férocité à l’égard de l’Allemagne vaincue, favorisant donc l’esprit de revanche des Allemands et la montée du nazisme dans les années vingt et trente.

(1) François Roth fut professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Lorraine et auteur de la biographie « Raymond Poincaré, un homme d’État républicain« , 2000, Fayard.
(2) Biographie de Raymond Poincaré sur elysee.fr
(3) La science selon Henri Poincaré, éditions Dunod