par Marc Houver

 

Un vigile sur une vigie. Ainsi pourrait-on décrire Raymond Aron. L’intellectuel aux multiples talents, a été l’un et l’autre tout au long du vingtième siècle. En se plaçant systématiquement à l’ubac de la pensée dominante, il a assuré tout à la fois une fonction de veille et d’éveil. De sa sortie de Normale Sup, rue d’Ulm à Paris, à son dernier souffle, il a guetté toutes les déviances de la raison et de la pensée des hommes et des sociétés. 

Raymond Aron illustration

© Illustration : Philippe Lorin

Lorsque l’on observe un portrait photographique de Raymond Aron, ou lorsque l’on écoute développer sa pensée, grâce à une archive audiovisuelle, avec cette scansion vocale particulière qui lui est toute personnelle, on est d’emblée frappé par cette forme de profondeur, de tristesse mélancolique voire d’accablement mâtiné de désolation, qui habite le regard, la voix et la silhouette de cet homme à l’élégance classique, habillé d’éternels costumes gris et de cravates sans fantaisie. Le signe peut-être de ceux qui sont trop conscients des maux d’une société et qui savent qu’ils ne seront jamais auréolés des vanités du monde, dont ils n’ont par ailleurs cure.

Est-ce la conséquence de son extraction sociale grand-bourgeoise, corsetée d’une roide éducation qui lui a permis de mesurer, très jeune, que l’essentiel d’une existence se situe dans la capacité à affronter le monde et que l’on ne transige jamais avec l’honnêteté intellectuelle ? Ou alors, parce qu’il avait une conception de l’Histoire centrée sur la liberté humaine, considérait-il que celle-ci était une conquête qui ne pouvait commencer que par soi-même ? Les deux hypothèses se sont assurément nourries pour forger le personnage. 

Il faut briser la gangue de l’apparence physique, pour découvrir une personnalité qui n’est ni taciturne ni adepte du renoncement. Sous des eaux de surface d’aspect calme, se cachent les courants, bouillonnants et tourmentés, d’un homme qui ne laisse jamais ses émotions le trahir et dominer son esprit critique et sa capacité d’analyse et de synthèse. On est loin d’un pur esprit éthéré qui chercherait à analyser ses semblables comme le ferait un ethnologue ou, pis, un entomologiste avec des insectes. Si Raymond Aron est capable d’adopter le regard distancié du scientifique, c’est pour être pleinement partie prenante de l’objet de son examen. 

Une méthode somme toute naturelle pour un individu à l’intelligence exceptionnelle, comme en témoignent les jugements de chacun de ses maîtres, tout au long de son parcours scolaire et supérieur, qualifié d’éclatant. Sa tête est non seulement « bien faite », comme l’aurait dit Michel de Montaigne, mais elle est aussi « bien pleine », sous l’effet conjugué d’une puissance de travail hors norme et d’une aisance naturelle à assimiler les choses de l’esprit. Tous ses professeurs décèlent immédiatement la nature exceptionnelle de cette âme juvénile qu’il est si agréable de former. 

C’est ainsi que le jeune bachelier du Lycée Hoche de Versailles, va rapidement intégrer une classe préparatoire d’hypokhâgne, avant de devenir un “khâgneux“, point de passage obligé pour qui veut décrocher le Saint Graal, en l’occurrence le concours d’entrée à l’École Normale supérieure de la rue d’Ulm. Pour ce faire, il choisit étonnamment le lycée Condorcet, quelque peu moins prestigieux que le lycée Louis-le-Grand, qui concentre habituellement les lauréats du concours, dans cette grande école qui été la matrice de tant de Français illustres aux destins multiples(1). Un parcours sans faute, déjà.

Raymond Aron arrive en quatorzième place et rejoint la cohorte d’une promotion qui s’apparente à un millésime plus qu’exceptionnel : Pierre-Henri Simon(2), Paul Nizan(3), Georges Canguilhem(4) et… Jean-Paul Sartre(5) vont user les bancs de cette école tant convoitée. Une densité de talents comme on en a rarement vus dans une promotion. Le jeune élève aime commercer avec ses brillants et cultivés condisciples. Animé par un esprit d’humilité qui lui est inhérent, il admire chacun d’eux. Ce qui ne l’empêche pas d’être sûr de son propre talent.

Il sait aussi que ce n’est que dans la confrontation que l’on se grandit. C’est pourquoi, il apprécie tout autant débattre avec ses ainés, et en particulier Emile-Auguste Chartier, le grand philosophe, essayiste, journaliste et professeur, que l’on connait mieux sous le pseudonyme, d’Alain. Le jeune Raymond apprécie la culture, la pensée et l’expérience de vie du maître. Par son intermédiaire, il se laisse un temps séduire par les sirènes du pacifisme. Le pacifisme de la révolte contre la grande saignée dont l’adolescence de cette génération a été témoin. Dans la même dynamique, il se laisse prendre aux rets du militantisme politique à la SFIO. Quoi de plus normal quand on a vingt ans à l’époque du Cartel des gauches. Mais en vrai penseur en devenir, il s’érode rapidement au mascaret de la phraséologie idéologique des sections socialistes. Il ne gaspille pas plus de six mois de sa vie à cette vaine et stérile rencontre.

D’autant qu’il ne veut pas se laisser distraire de son objectif premier, celui qui rallie tous les Normaliens : décrocher l’Agrégation. C’est une formalité pour Raymond. Il réussit celle de philosophie en s’adjugeant dans la foulée le titre de major de promotion. Un joli pied de nez à Jean-Paul Sartre, recalé à l’écrit cette année-là. Ce prestigieux parchemin en poche, il part poursuivre un complément d’études en Allemagne, à Cologne en 1930, puis à Berlin de 1931 à 1933, en tant que pensionnaire de l’Institut français. Le voilà aux premières loges pour observer la montée des périls et notamment celui du nazisme, sur fond d’agonie de la République de Weimar. Une expérience plus que fondatrice, celle qui oblige à confronter théorie et praxis. C’est une bissectrice décisive, qui l’amène à se libérer de l’illusion pacifiste et à s’affranchir d’Alain, une bonne fois pour toutes. Il a la pleine conscience de vivre une forme de « conversion »(6) qui se nourrit du « pressentiment de l’avenir »(7). C’est « l’expérience de l’Allemagne »(8), qui fait émerger en lui l’intuition immédiate et définitive que l’Histoire se remet en marche. Elle est ponctuée par la publication en 1935 d’un ouvrage intitulé La sociologie allemande contemporaine.

Le siècle avec lequel il est né le 14 mars 1905, constitue le champ d’expérimentation idéal pour un homme de cette constitution philosophique. Il va en effet pouvoir en mesurer toutes les anfractuosités et en parcourir les moindres venelles, jusqu’à sa mort en 1983. Une histoire dont il va être tout d’abord un acteur, s’embarquant dès fin juin 1940 sur un navire britannique, pour rejoindre Londres où il reste jusqu’en 1945. Il fait partie des Forces Françaises Libres qu’il va servir de sa plume, au sein de la rédaction de la revue éponyme, La France libre. Une première initiation au journalisme, un domaine de prédilection auquel il restera à jamais fidèle. 

« Sa » guerre achevée, s’ouvrent les portes des années de transmission du savoir. Pour celui qui est aussi un professeur dans l’âme, il n’y a là rien que de très logique. Il exerce ainsi à l’ENA, à Sciences-Po, à la Faculté de lettres et de sciences humaines de l’Université de Paris, à l’École des Hautes études en sciences sociales et décroche même une chaire au Collège de France. Partout, son enseignement fait autorité. Mais il ne se contente toutefois pas de former. Il suscite aussi le débat théorique dans la société, en fondant la revue Commentaires et, avec Sartre, Les Temps modernes. Prolixe, il devient éditorialiste au Figaro, puis à L’Express, et collabore avec Camus à la revue Combat. Il innove aussi, en créant le Centre de sociologie européenne, le Comité des intellectuels pour l’Europe des libertés, car il sait que l’enjeu européen sera décisif pour l’avenir. 

L'opium des intellectuels Raymond Aron

Autant de vecteurs par lesquels il affute sa pensée à la dureté adamantine de l’écriture. Il cisèle le fil conducteur de sa destinée : avoir un sens critique toujours en éveil face au politique et entretenir une aversion à l’encontre des mythes révolutionnaires. En procureur inflexible, il en dresse le réquisitoire sans concession, dans un livre au titre sans ambiguïté, en forme de clin d’œil aux marxistes pur jus : L’Opium des intellectuels, paru en 1955. C’est peu dire qu’il abhorre la dialectique révolutionnaire qui, quelles que soient les époques et les latitudes, repose sur « une fin sublime [qui] excuse les moyens horribles »(9). Non, il ne sera jamais « un révolutionnaire cynique dans l’action »(10). Il le prouve tout au long de son parcours de vie, cherchant en permanence à allier réflexion et action, faisant de lui « un spectateur engagé »(11), en France bien sûr, mais plus encore sur la scène mondiale. Il s’impose notamment comme théoricien des relations internationales avec son ouvrage de référence, Paix et guerre entre les nations (12), qui fait de ce sujet une discipline autonome qui inspirera, par exemple, l’action d’Henri Kissinger, lorsqu’il était en responsabilité ministérielle aux États-Unis.

Travailleur infatigable aux talents multiples, il s’éteint le 17 octobre 1983 d’une crise cardiaque en sortant du palais de justice de Paris, quelques instants seulement après avoir témoigné en faveur de Bertrand de Jouvenel, dans un procès qui l’oppose à Zeev Sternhell pour son engagement en faveur du fascisme durant la seconde guerre mondiale. Tout un symbole… Ainsi disparait un homme à la pensée profonde, un prophète boudé par son pays et l’opinion publique. Un prophète sans école ni disciples. Tout au plus laisse-t-il quelques héritiers adeptes d’un libéralisme tempéré, teinté de conservatisme. Comme le souligne Bénédicte Renaud-Boulesteix, philosophe aronienne, « adopter une approche prudente des événements, c’est déjà être aronien »(13). À ses contemporains, Aron enseigne qu’on peut penser la complexité du monde et qu’il faut toujours se garder d’enchâsser la réflexion dans une approche par trop simplificatrice. Ni adepte d’un réalisme pur ni héraut d’un moralisme absolu, il savait que les idéologies les plus généreuses ne résistent jamais très longtemps à la rugosité du réel. Sur cette ligne de crête abrupte, il a toujours choisi le chemin de la rigueur intellectuelle.

1 Tels Joseph Fourier, Louis Hachette, Claude-Auguste Lamy, Louis Pasteur, Edmond About, Hippolyte Taine, Paul Vidal de La Blache, Gaston Maspero, Henri Bergson, Jean Jaurès, Emile Durkheim, Pierre Janet, Simone Weil et tant d’autres encore…
2 Écrivain et historien de la littérature, membre de l’Académie française (1903-1972)
3 Romancier, philosophe et journaliste français (1905-1940)
4 Philosophe et résistant français (1904-1995)
5 Écrivain et philosophe français, représentant du courant existentialiste (1905-1980)
6 in Mémoires de Raymond Aron
7 ibid
8 ibid
9 in L’opium des Intellectuels 1955
10 ibid
11 Du nom de l’ouvrage d’entretiens de Raymond Aron avec Dominique Wolton et Jean-Louis Missika – Editions Julliard 1981
12 Paru en 1962
13 In Libération 2 juillet 2017 – « Raymond Aron avait raison, hélas ! »

Les mots pour le dire

Quelques citations inspirantes, fruits de la réflexion et de l’expérience de Raymond Aron, rencontrées au fil des lecture de l’œuvre du penseur :

« Le choix en politique n’est pas entre le bien et le mal, mais entre le préférable et le détestable » (in Les étapes de la pensée sociologique)

« La conscience du passé est constitutive de l’existence historique. L’homme n’a vraiment un passé que s’il a conscience d’en avoir un, car seule cette conscience introduit la possibilité du dialogue et du choix. » (in Dimensions de la conscience historique)

« L’homme est un être raisonnable, mais les hommes le sont-ils ? » (ibid)

« Connaître le passé est une manière de s’en libérer. » (ibid)

« L’égalitarisme doctrinaire s’efforce vainement de contraindre la nature, biologique et sociale, et il ne parvient pas à l’égalité mais à la tyrannie. » (in Essai sur les libertés )

« L’ignorance et la bêtise sont des facteurs considérables de l’Histoire. » (in Le spectateur engagé )

« Objectivité ne signifie pas impartialité, mais universalité. » (in Introduction à la philosophie de l’histoire)


Raymond Aron le Lorrain

Raymond Aron est issu d’une famille aisée de confession juive, tant du côté de sa mère que du côté de son père. Le grand-père maternel était propriétaire d’une usine textile dans le nord de la France, tandis que la branche paternelle de la famille était installée depuis la Révolution française à Rambervillers puis à Nancy en qualité de grossiste dans le textile également. La descendance des industriels n’a pas souhaité reprendre le flambeau de l’affaire familiale, lui préférant les études, dans le droit notamment, puis dans le professorat. La légende laisse entendre que le grand-père paternel de Raymond, Isidore (dit Ferdinand), prédit à son petit-fils, à sa naissance, une grande carrière. Visionnaire la famille Aron ? Ou confiante dans l’avenir ? À chacun de conclure.


Un excellent élève

Aucun des professeurs de Raymond Aron n’a douté des qualités exceptionnelles de cet étudiant tellement doué. Qu’on en juge par les remarques consignées sur les bulletins de notes.

Extraits choisis :

« Elève de premier ordre : intelligence vigoureuse. Connaissances étendues » (propos du philosophe André Cresson)

« Une valeur intellecuelle. Esprit net et ferme. A l’acquis et la maturité des meilleurs. Excellent à tous égards. » (appréciation du proviseur du lycée Condorcet).

« Elève de premier ordre que tout désigne pour le succès » et « qui doit logiquement réussir » (jugement de Philippe Schwob)

« Esprit pénétrant, juste et net » (appréciation de Hippolyte Parigot)

Des appréciations qui viennent ponctuer des notes moyennes qui se situent en permanence entre dix-sept et dix-neuf sur vingt, dans quasiment toutes les matières ! Impressionnant pour un jeune homme qui n’a alors guère qu’une petite vingtaine d’années. Aron n’a pas fait mentir Pierre Corneille qui soutenait déjà au 17e siècle « qu’aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années ». En effet…


Sartre vs Aron les meilleurs ennemis

Jean-Paul Sartre Raymond Aron illustration

© Illustration : Philippe Lorin

L’aphorisme célèbre, « il vaut mieux se tromper avec Sartre qu’avoir raison avec Aron » résume (et réduit sans doute aussi), avec simplicité, la relation permanente qu’ont eue ces deux frères ennemis. Car par-delà une extraction sociale bourgeoise commune et une formidable puissance intellectuelle qui unissait ces deux machines à penser, sourdait une permanente compétition née à Normale Sup. Lorsque Aron décroche la première place de l’agrégation de philosophie, l’année où Sartre est lamentablement recalé, c’est Sartre qui, l’année suivante, “se venge“ en devenant à son tour major de promotion avec un total de points supérieur à Aron l’année précédente. Ils se distinguent aussi très jeune dans leur approche de la montée des périls dans l’Europe des années trente : lorsqu’Aron livre sa lucidité inquiète, l’insouciant Sartre préfère séduire les jeunes Allemandes à Berlin en 1934…

Les deux futurs clercs ont, en fait, incarné le dualisme du paysage de la pensée française. Là où Aron voulait faire vivre un « humanisme de la raison  », Sartre se faisait le chantre du post marxisme. Une ligne de fracture qui a toujours opposé les deux hommes et le regard porté par la société française sur chacun d’eux. Sartre apparaissait alors comme le messie des temps modernes, tandis qu’Aron était considéré comme le contempteur de la classe ouvrière et l’allié objectif des exploiteurs. Mais le premier ne méritait sans doute pas cet excès d’honneur et le second encore moins l’indignité qu’il a souvent subie. Ceci étant, les deux penseurs ont, chacun, incarné les lignes de fuite de la société dans laquelle ils ont vécu. Les deux bretteurs n’ont jamais rechigné à croiser le fer dans des duels, très souvent remportés par Sartre. Ce n’est qu’au terme de leurs vies que l’on comprit que le nouveau Christ d’alors s’était souvent trompé, tandis qu’Aron, le stipendié de la nomenklatura intellectuelle française, n’avait, lui, pour ainsi dire jamais failli.

Ces deux monstres sacrés, ne se réconcilient que peu de temps avant leur mort, pour plaider ensemble, en 1979, la cause des boat people à l’Élysée, auprès du Président Valéry Giscard d’Estaing.