© Illustration Philippe Lorin

L’Europe s’est érigée dans la durée, par soubresauts successifs, dans la violence des conflagrations armée ou dans de subtiles tectoniques des plaques politiques. Mais elle a aussi été servie par des personnalités plus visionnaires que d’autres, conscients des « choses du monde ». L’un d’entre eux a, en France, plus que tout autre, servi cette construction difficile. Il s’agit de Jean Monnet.

« Victor Hugo voulait signer sa vie par un grand acte et mourir. (…) L’œil sans cesse tourné vers l’avenir et le progrès, il a souhaité et défendu la création des “États-Unis d’Europe“ qui incarnerait tout ce qu’il croyait depuis toujours : l’idéal de la liberté et l’unification des peuples(1)

Jean Monnet, ne caressait sûrement pas de rêves aussi grandioses au moment de sa naissance, en Charente, à Cognac, le 9 novembre 1888, trois ans seulement après la mort de l’auteur de La légende des siècles et des Misérables. Lorsque l’enfant paraît et agrandit le foyer, ses parents ne nourrissent pas de grands desseins pour lui, si ce n’est celui de prendre en héritage et un jour développer l’entreprise familiale. Quand on appartient à la lignée de négociants en cognac, les seules visées internationales que l’on peut envisager pour sa progéniture, sont celles du développement de l’activité à l’international, par un développement des ventes à l’étranger. Il est vrai que, déjà en cette époque, le cognac est un spiritueux de forte exportation.

Il n’y a donc rien d’étonnant si Jean Monnet n’attend pas d’avoir le baccalauréat pour quitter l’école, pour se lancer dans la vie active. Ainsi, dès seize ans, il se met au service de l’exploitation En 1940, Jean Monnet est chargé de mettre en œuvre un projet d’envergure : réaliser une union franco-britannique dans laquelle fusionneraient les armées et les parlements des deux pays respectifs.familiale et montre son impatience à sillonner le monde. C’est l’espace anglo-saxon qui accueille les premiers pas de ce jeune homme avide de se mesurer aux règles économiques. Il s’installe à Londres et effectue de nombreux voyages professionnels en Amérique du Nord. L’école de la vie constitue son université et lui permet, notamment, d’apprendre la langue anglaise et de découvrir les logiques particulières qui sous-tendent les affrètements maritimes.

Une formation particulièrement utile, qu’il sait mettre à profit au cœur de la première guerre mondiale. Non pas sur le front ou dans les tranchées, comme la quasi-totalité de sa classe d’âge, car il est réformé pour raisons médicales, mais par rien moins qu’une offre de service formulée directement au Président du Conseil, René Viviani. Il faut dire que le gouvernement est replié à Bordeaux, à quelques jets de pierre de la ville de Cognac. À moins de vingt-six ans, le jeune Jean, est déjà roué à la négociation et n’a aucune difficulté à convaincre le chef du gouvernement de la nécessité de créer un pôle maritime franco-britannique. Une idée aussi simple qu’ambitieuse, destinée à optimiser les transports de vivres, de munitions et de matières premières, essentiels à l’effort de guerre.

Il ne lui en faut pas plus pour entrer de plain-pied dans l’univers de la haute fonction publique. Il devient en effet haut-fonctionnaire interallié, au sein d’une commission de coordination économique de 1916 à la fin de la guerre. Son travail est visiblement très apprécié, puisque même Georges Clemenceau, au moment où il arrive au pouvoir, le conforte dans cette fonction stratégique. Voilà Jean Monnet enraciné dans la sphère, très fermée, des spécialistes des questions internationales. Au sein de la Société des Nations (2) tout d’abord, à la création de laquelle il contribue et dont il devient immédiatement le Secrétaire général adjoint. Conscient de l’importance des questions financières dans les problématiques mondiales, il est la cheville ouvrière de l’organisation de la Conférence financière de Bruxelles, en1920, destinée à veiller à ce que l’Europe ne s’enfonce pas dans une déflation aux effets délétères.

Mais la haute fonction publique ne nourrit pas son homme et surtout prive l’entreprise familiale d’un appui indispensable au moment où la prohibition fait rage aux U.S.A. et met en péril l’activité du négociant en cognac. En homme rusé et pragmatique, Jean Monnet sait trouver les points d’appuis nécessaires pour pratiquer la contrebande. Quand on est capable d’élaborer des règles pour le fonctionnement des institutions internationales, l’on sait aussi comment les transgresser. Il est des moments où la “part des anges(3) “ n’a pas d’odeur particulière. Ce n’est peut-être pas très moral, mais aide à redresser les comptes de l’entreprise, enrichir son propriétaire et sceller son installation au pays de l’Oncle Sam. Jean Monnet va y développer des partenariats avec les banquiers de Wall Street. Une corde de plus à son arc qu’il va mettre à disposition, dans les années trente, des finances publiques en Europe et en Chine. Il n’a pas son pareil, en effet, pour associer les capitaux qui circulent partout sur la planète.

Une planète aux résonances guerrières. La France et l’Angleterre envisagent un effort d’armement conjoint pour faire face à la résistible montée du nazisme. Les deux ennemis héréditaires chargent Jean Monnet de mettre en œuvre un projet d’envergure : réaliser une union franco-britannique, dans laquelle fusionneraient les armées et les parlements des deux pays respectifs. Revenu en France depuis un an, en décembre 1939, le financier international est à deux doigts de réussir, grâce au soutien du général de Gaulle et de Winston Churchill. Mais cette union ne verra pas le jour. Le projet est mort-né, car il est déjà trop tard. Le Président du conseil, Paul Reynaud, n’a tout simplement pas le temps de la signer : empêtrée dans une « étrange défaite(4)», la France a déjà rendu les armes.

De Gaulle se rend à Londres et rencontre Jean Monnet à l’avant-veille de son appel historique sur les ondes de la B.B.C. Les deux hommes envisagent un temps de coopérer, mais leurs tempéraments sont trop dissemblables. Si aucun d’entre eux ne doute un instant de la victoire future des forces alliées, ils diffèrent sur les moyens d’action. Jean Monnet, dans son tropisme international, est déjà trop “britannique“ et n’adhère pas à l’idée d’une France libre, chère au général. Dès lors, il préfère se mettre au service du gouvernement britannique, pour négocier, avec les États-Unis, la coordination de l’effort de guerre entre ces derniers et l’Angleterre.

Cela n’empêche pas, la paix revenue en Europe, les deux grands hommes de se réconcilier. Le général de Gaulle sait qu’il a besoin à ses côtés, au sein du Comité français de libération nationale, d’un spécialiste de l’économie, capable de planifier la reconstruction. Il confie à Jean Monnet le portefeuille de Commissaire au Plan de 1945 à 1952, dans le cadre du plan Marshall. Alors que débute la guerre froide et afin d’éviter que l’Allemagne ne bascule dans le camp soviétique, il est l’instigateur, dans le plus grand secret, du projet de la Communauté économique du Charbon et de l’Acier (C.E.C.A.) que Robert Schuman, est chargé d’annoncer dans une déclaration solennelle du 9 mai 1950. Ce faisant, Jean Monnet contribue à ce que le Traité de Paris de 1951 ratifie la Haute Autorité(5), l’Assemblée des Six, une Cour de Justice et un Conseil de ministres.

La Communauté européenne est née ! Autour d’une formule pragmatique et prudente : un moteur économique, avec un objectif d’unité politique, une base sectorielle qui facilite la prise de Sans jamais avoir exercé de mandat électif, Jean Monnet pouvait se targuer d’avoir fait avancer la cause européenne plus que beaucoup d’autres avant lui.décision en commun et surtout une institution construite pour évoluer. Mais avec elle, transparait en filigrane celle, à terme, d’une possible délégation de souveraineté des États. C’est sûrement visionnaire, mais cela ne correspond pas à l’âme française, ni à l’état d’esprit du parlement français et encore moins à celui de de Gaulle le souverainiste. Il n’a pas de mots assez durs pour vilipender l’action de Jean Monnet qu’il traite de « petit financier à la solde des Américains » et qu’il classe dans la catégorie des « apatrides soi-disant supranationaux ».

Mais qu’importe les réprobations et jugements négatifs dont il est l’objet, les bases de la construction européenne, le principe communautaire et celui de l’autorité de la Commission, sont irrémédiablement jetées et De Gaulle ne peut que les entériner. Au moment où Jean Monnet meurt, le 16 mars 1979, à l’âge de quatre-vingt-dix ans, l’homme d’influence, négociant de son état, à la stature d’homme d’État, qui aura réussi tant de choses sans jamais avoir exercé de mandat électif, peut se targuer d’avoir fait avancer la cause européenne plus que beaucoup d’autres avant lui. Ce viatique est sans doute suffisant pour supporter toutes les critiques subies, de son vivant ou à titre posthume, par l’ensemble de ses nombreux détracteurs.

(1) In Un été avec Victor Hugo de Laura El Makki et Guillaume Gallienne – Editions Equateurs France Inter – mai 2016.
(2) L’ancêtre de l’Organisation des Nations Unies (O.N.U.)
(3) Expression appartenant à l’univers des vins et spiritueux et désignant, de manière poétique, le phénomène d’évaporation se produisant lors du vieillissement d’un alcool dans un fût
(4) Titre de l’ouvrage de l’historien Marc Bloch, témoignage “à chaud“ sur la débâcle de mai-juin 1940
(5) L’organe exécutif collégial et supranational de la C.E.C.A.
(6) Sous la direction de Patrick Boucheron, professeur au Collège de France

La France aux Anglais ?

© Droits réservés

© Droits réservés

Yann Potin, historien et archiviste, Maître de conférence associé en Histoire du Droit à l’Université Paris-Nord, évoque dans un chapitre du remarquable ouvrage, Histoire mondiale de la France(6), le Nouvel Observateur du 22 avril 2016, qui rappelle que « par trois fois dans l’histoire, on songea à fondre la France et l’Angleterre en un même pays » : soit, en remontant le temps, en septembre 1956, à la veille de la crise de Suez ; en juin 1940, à la suggestion de Jean Monnet, face à l’effondrement et à la Blitzkrieg nazie ; et surtout en mai 1420, à la faveur du traité de Troyes, qui consacrait l’union perpétuelle des couronnes de France et d’Angleterre. Le projet d’Anglo-French Unity, soumis par le général de Gaulle à Paul Reynaud en juin 1940, affirmait ainsi “qu’à l’heure où se décide la destinée du monde moderne, les gouvernements de la République française et du Royaume-Uni font cette déclaration d’union indissoluble (…). Les deux gouvernements déclarent que la France et la Grande-Bretagne, ne sont plus désormais deux nations, mais une Union franco-britannique“. Tout se passe, comme si la peur de voir l’Angleterre divorcer de la France et de l’Europe, remettait en question le fondement même d’une certaine identité nationale. Contradiction journalistique ou paradoxe historique ? ». Quel visage aurait eu l’Europe actuelle du “Brexit“ ? On est en droit de se poser la question face à ces (nombreuses) histoires avortées.

 


L’homme du « non »

© Illustration : Philippe Lorin

© Illustration : Philippe Lorin

Dans ses Mémoires d’espoir, plus particulièrement dans le chapitre consacré à l’Europe, le général de Gaulle, étrille en termes choisis l’idée de subordination du pays au projet européen. Qu’on en juge : « Pour l’école dirigeante de chaque parti politique, l’effacement de notre pays est devenu une doctrine établie et affichée. Tandis que, du côté communiste, il est de règle absolue que Moscou a toujours raison, toutes les anciennes formations professent le “supranational“, autrement dit, la soumission de la France à une loi qui ne serait pas la sienne. De là, l’adhésion à “l’Europe“ vue comme une construction dans laquelle des technocrates formant un “exécutif“ et des parlementaires s’investissant du législatif (la grande majorité des uns et des autres étant formés d’étrangers) auraient qualité pour régler le sort du peuple français. (…) De là, encore l’empressement à subordonner les actes de nos pouvoirs publics à l’agrément d’institutions internationales où, sous les apparences de délibérations collectives, s’exerce en toutes matières (…) l’autorité suprême du protecteur et où nos représentants sans jamais dire : “Nous voulons“, ne feraient que “plaider le dossier de la France“. De là, enfin, l’incessante irritation provoquée dans la gent partisane par l’action que je vais mener au nom d’une nation indépendante. (…) Chaque fois que je m’expliquerai en public à ce propos, je sentirai palpiter les âmes. » Dont acte !