Dossier par Fabrice Barbian

« Quoi qu’il en coûte ». Le Président Macron l’a répété à l’envi, depuis mars 2020, la crise nécessitant, à ses yeux, de tout faire pour sauver les entreprises et les salariés. Des milliards ont ainsi été déversés et injectés dans l’économie nationale. D’autres le seront encore cette année et l’an prochain. Mais il va aussi falloir songer à rembourser la dette de la France qui atteint désormais 2.700 milliards d’euros. Comment ? Et surtout, qui va payer ?  

La crise a fait exploser la dette de la France. Des milliards d’euros qu’il va falloir songer à rembourser… ou pas. À lire les interventions d’économistes et de politiques, différentes options sont évidemment sur la table. 

Olivier Dussopt, ministre des Comptes publics l’a annoncé il y a quelques semaines. L’épidémie de Covid-19 coûtera 424 milliards d’euros sur trois ans à la France. Dans le détail, elle a coûté 158 milliards d’euros en 2020, ce sera 171 milliards pour 2021 dont 56 milliards dédiés aux mesures d’urgence, et encore 96 milliards d’euros en 2022. Histoire de se faire une petite idée de ce que cela représente, c’est 20% du PIB annuel. Bien évidemment, cela a pour effet d’augmenter la dette du pays qui est passé de près de 100% du PIB (ce qui est déjà énorme, à titre d’exemple celle de notre voisin luxembourgeois était de 22% mais c’est un excellent élève ) à plus de 120%, soit environ 2 700 milliards d’euros. Cela dit, pour un pays, le fait d’avoir une dette, même importante, n’est pas catastrophique en soi dès lors qu’elle est gérable. Cela confirme que le pays investit dans ses infrastructures, son économie, l’action sociale, la santé… Bonne nouvelle tout de même : la faiblesse (actuelle) des taux d’intérêt participe aussi à rendre le fardeau moins lourd.  

Alors, comment la rembourser ? À lire les économistes et experts, différentes solutions sont envisageables. 

  • Augmenter les impôts :

Ce ne serait pas la première fois et la France a du savoir-faire en la matière. Mais le cas présent, ce ne serait pas une bonne option. D’une part, le pays fait déjà partie des champions en termes de pression fiscale. En rajouter une couche poserait des problèmes. D’autre part, cela risquerait notamment de ralentir ou de casser la croissance alors qu’il faut impérativement que l’économie reparte, vite. Si elle est ralentie, par de nouveaux impôts, ce qui sera récupéré d’un côté sera obligatoirement perdu de l’autre. Cela dit, si le gouvernement a juré la main sur le cœur qu’il n’y aura pas de nouveaux impôts, les suppressions de la taxe d’habitation et de la CRDS qui étaient programmées cette année, ont tout de même déjà été reportées sans plus de précisions. Pour rappel, la CRDS (Contribution à la Réduction de la Dette Sociale) avait été créée pour résorber l’endettement de la Sécurité sociale, en 1996. Elle avait alors une durée initiale limitée à 13 ans et un mois.

  • Réduire les dépenses :

Reste à préciser comment opérer en sachant que ce qui se précise, ce sont des dépenses en hausse. Un seul exemple : le vieillissement de la population va mécaniquement augmenter le coût de la protection sociale. Mais il pourrait être envisagé de réduire un peu les dépenses tout en les combinant avec une hausse des impôts, pour plus d’efficacité. 

  • Étaler la dette :

Le principe consiste à isoler la dette avec pour objectif d’étaler son remboursement dans la durée pour qu’il soit moins lourd à supporter chaque année. Cela aussi été déjà fait. « L’exemple le plus récent d’un cantonnement de la dette publique est justement la création de la Caisse d’amortissement de la dette sociale (CADES) en 1996 qui reçoit les revenus de la contribution pour le remboursement de la dette sociale (CRDS) afin de rembourser des dettes transférées de la Sécurité sociale ou du Fonds de solidarité vieillesse », explique la Banque de France. Le hic c’est qu’elle coûtera in fine plus chère.

  • Attiser la croissance :

C’est la voie royale. L’idée, c’est d’encourager les Français à consommer, ce qui génère de l’activité pour les entreprises, des emplois, des recettes fiscales… Autrement dit : plus de sous rentrent dans les caisses alors il est plus aisé de rembourser. Les Français n’ont pas d’argent ? Mais si justement, durant la crise, ils ont moins consommé et davantage mis d’argent de côté : plus de 75 milliards d’euros dorment sur des comptes épargne. Mais pour qu’ils soient dépensés, la population doit se sentir en sécurité sur le plan sanitaire mais également sur le plan social. Pour booster la consommation, qui représente 50% de la croissance du pays, il faut que la confiance règne. Pour l’heure, ce n’est pas tout à fait le cas, en raison de la Covid-19 mais aussi car de nombreuses entreprises bénéficient encore du soutien de l’État. Si l’arrêt des aides se traduit par des faillites en cascade, nul doute que le « magot » ne quittera pas les banques. Un autre outil au service d’une croissance forte est le Plan de Relance (voir ci-contre) qui vise à dynamiser l’économie, en investissant et en misant, entre autres, sur l’innovation technologique. Mais ce Plan de Relance en partie financé par l’UE, il faudra songer, aussi, à le rembourser… 


Alors que faire ?

Quoi qu'il en coûte qui va payer dette Covid-19

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Pour l’heure, toutes les options sont encore sur la table, semble-t-il, l’ambition étant de parvenir à optimiser la gestion de la dette tout en veillant à rester dans les clous de manière à rassurer les prêteurs. Mais plutôt qu’une solution ou une autre, la tendance qui se dessine c’est d’activer tous les leviers possibles, autrement dit d’encourager la consommation tout en opérant des augmentations d’impôts ciblées, de tenter de maîtriser (voire de réduire) les dépenses publiques tout en injectant de l’argent pour favoriser la croissance. Quoi qu’il en soit, si d’aucuns plaident pour une annulation pure et simple de la dette (voir page suivante), la grande tendance consiste à rembourser la dette dans les conditions les meilleures (possibles) pour le pays. Et pour la population ? Elle mettra la main à la poche, reste à savoir à quelle hauteur.  


La classe politique divisée 

Dette covid-19 quoi qu'il en coûte qui va payer avis des politiques

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À un an de l’échelle présidentielle, le remboursement de la dette s’invite bien entendu dans le débat public. Des « politiques » se sont exprimés.  

François Bayrou, haut-commissaire au Plan, propose de cantonner et de différer de 10 ans le remboursement de la dette Covid (« une dette de guerre »). Il plaide aussi pour rajouter plus de 250 milliards d’euros à la relance de l’économie française.

Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, ne cesse de le répéter : le remboursement de la dette contractée pendant le Covid se « fera par la croissance » et « pas par les impôts ».

Yannick Jadot, eurodéputé EELV, estime que la dette Covid « n’est pas un problème » et le débat sur son remboursement n’est « aujourd’hui pas le sujet » compte tenu de la faiblesse des taux d’intérêt, qui permettent d’investir massivement dans la relance de l’économie de manière « rentable ». 

Jean-Luc Mélenchon, leader de la France insoumise, estime qu’à partir du moment où la dette n’est pas remboursable (compte tenu de son ampleur), la priorité est d’annuler les 20% de la dette française détenue par la Banque centrale européenne et de négocier le reste. 

Marine Le Pen, présidente RN, est contre l’annulation de la dette. Elle considère que la France doit rembourser ses dettes pour ne pas dépendre de ses créanciers (internationaux). Il s’agit aussi, d’un devoir « moral », pour ne pas dire d’une question d’honneur. 

Olivier Faure, numéro 1 du PS, considère qu’il faut rembourser la dette mais pas question que ce soit les « premiers de corvée qui s’y collent ». En revanche, les plus riches et les profiteurs (notamment les multinationale) ont plutôt été épargnés et doivent être mis à contribution. 

Christian Jacob, président de LR, plaide pour un remboursement de la dette sur une génération. 


750 milliards pour la relance européenne

Next Generation EU, c’est le nom du plan européen à 750 milliards destiné à surmonter la crise. Encore plein de « sous » que les Français n’auront pas à rembourser. Enfin, faut voir… 

Petit retour en arrière, il y a près d’un an, les chefs d’État et de gouvernement européens se sont mis d’accord sur la mise en place d’un plan relance exceptionnel de 750 milliards d’euros destiné à surmonter la crise du Covid-19 : Next Generation EU. Il est destiné à financer des programmes nationaux sous forme de subventions (390 milliards d’euros) et de prêts (360 milliards d’euros). Dans ce cadre, la France a donc élaboré son PNRR (Plan national pour la reprise et la résilience), baptisé France Relance. Doté de 100 milliards d’euros, dont 40 milliards seront alimentés via des subventions Next Generation EU, il vise à financer 70 mesures visant à doper la croissance autour de 3 piliers : transition écologique, compétitivité et innovation, cohésion sociale et territoriale. Les premiers versements européens ont pris un peu de retard et devraient intervenir en juillet prochain. Mais qui va payer ces 750 milliards qui ont été empruntés sur les marchés financiers par la Commission européenne (le fait d’être plusieurs a permis de bénéficier de meilleures conditions, bien évidemment) ? Pas les Français, ni les Européens a souligné Emmanuel Macron, à plusieurs reprises. Personne ? Pourtant l’ambition n’est pas de laisser « filer », l’emprunt devant être remboursé entre 2027 et 2058. En fait, pour l’heure, c’est encore un peu flou, des précisions étant annoncées pour juillet. L’UE a évoqué la création d’une taxe sur le plastique non-recyclé ainsi qu’une taxe carbone aux frontières. Une autre, encore, sur les géants du numérique est également envisagée. Une énième option consisterait aussi à augmenter les contributions des pays membres. Comprendre que, par « ruissellement », pour reprendre un mot à la mode, les citoyens seront mis à contribution pour rembourser la « dette commune ».


Et si on supprimait la dette ?

Après tout, « ils » nous « ennuient » avec leur dette : on tire un trait dessus et basta ! Cela aurait effectivement du chien. Mais le risque, c’est d’en prendre aussi plein pot.

Une partie de la dette est détenue par des banques et des particuliers, via de l’assurance-vie, par exemple. Pas certain que ce soit opportun de les ruiner quitte à voir s’effondrer des pans entiers du système économique. La France peut aussi faire le choix d’envoyer balader les investisseurs financiers. Pourquoi pas mais alors le pays passera pour un mauvais payeur. Il ne pourra dès lors plus emprunter ou alors à des taux exorbitants. Il n’y a pas si longtemps de cela, la Grèce avait eu quelques difficultés et sans le soutien (pas très franc parfois) des Européens, le pays aurait été « laminé » et sa population avec. Mais l’idée de tirer un trait sur la dette avancée par des économistes consiste surtout à supprimer la part de la dette publique française (soit 20%) détenue par la BCE (Banque centrale européenne), elle-même détenue par les banques centrales nationales, car la BCE ne peut pas faire faillite. Et cette annulation permettrait au pays de retrouver des marges de manœuvre, de préserver l’emploi ou de ne pas pénaliser  les générations futures…

Mais cela ne s’improvise pas. Pour ce faire, il faudrait réécrire des articles, le traité européen interdisant le financement monétaire des États. Puis obtenir l’accord des autres états membres ce qui pose, bien évidemment, un petit problème ne serait-ce que d’équité. Et puis ce n’est pas parce que la BCE ne va pas souffrir que la démarche sera indolore pour le mauvais payeur qui envisagerait de tenter le coup. Le pays s’expose alors à un méchant coup de bâton de la part des autres membres mais aussi des marchés avec une flambée des taux d’intérêt des obligations ce qui entraînera du chômage, des déficits et toujours plus de dette(s). Bref, annuler cette part de dette provoquerait un sacré cirque. Si l’idée est discutée en France, des économistes d’autres pays l’évoquent aussi, notamment en Italie ou en Belgique. En février dernier, 150 économistes de treize pays européens, ont signé un appel à l’annulation des dettes détenues par la Banque centrale européenne, en échange d’un plan d’investissement européen, les états s’engageant, en contrepartie, à investir les mêmes montants dans la reconstruction écologique et sociale. Cela dit, rien d’impossible non plus.

L’histoire a montré qu’annuler une dette publique n’est pas non plus inenvisageable. Le dernier défaut de paiement de la France remonte au XVIIIe siècle, quand l’État n’était pas capable de rembourser les bons au Trésor que des milliers de citoyens avaient acheté à la suite des États généraux de 1789. Le voisin allemand a également bénéficié de « sérieux allègements » de ses dettes dans son histoire récente, à plusieurs reprises, même s’il a tendance à l’avoir oublié.