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Heureux qui comme Sofiane Boubahlouli a fait un long voyage… Le 24 septembre 2017, cet ingénieur commercial s’élançait dans un périple au long cours qui allait changer sa vie et le révéler à lui-même. Il ralliait Boulay à Alger après plus de 5 000 km parcourus en 9 mois. Une aventure humaine et spirituelle qu’il souhaite partager à travers un livre et une exposition.

« Soyons réalistes, exigeons l’impossible. » Cette célèbre maxime de Che Guevara aurait pu sortir de la bouche de Sofiane Boubahlouli, 33 ans, passé du statut de fumeur ayant une vague notion du mot « sport » à celui de baroudeur épris de liberté, de défis et de spiritualité. L’histoire débute en Moselle…

Un premier basculement s’opère lors du marathon de Metz, en octobre 2014. Avec un ami, il se met en tête de le courir sans le moindre entraînement, « juste avec la volonté ». Il réussit son pari, accomplissant les 42 km en moins de 4h30. Une première expérience du dépassement de soi qui va agir comme un déclic. L’acte I d’une saga qui va le mener loin. Quelques mois plus tard, en janvier 2015, il rejoint l’Australie.Le 21 janvier 2017, il se lance à l’assaut du Te Araroa en Nouvelle-Zélande, présenté comme le 4e plus long trail au monde.L’ingénieur commercial a tout plaqué. Besoin de faire le point, de se retrouver dans un environnement inconnu, mais aussi de soigner quelques blessures profondes. La mort de son frère cadet, renversé par une voiture à l’âge de 12 ans, est l’une d’elles. Le poids de la culpabilité d’être vivant l’empêche d’avancer.

Au pays des kangourous, il découvre l’aventure, taille XXL, traverse le désert sur plus de 40 000 km en 4X4. Ce terrain de jeu immense, dépaysant en diable, est aussi celui de ses premières randonnées. De fil en aiguille, il se prend au jeu, empile les distances et remplit ses poumons de bien-être. L’une d’elles le conduit sur une île déserte. « J’y ai passé quatre jours, parcourant 60 kilomètres du nord au sud. Ça m’a beaucoup plu. » L’Indonésie, le Japon et la Thaïlande figurent aussi au menu de ses pérégrinations durant son séjour de deux ans dans le Pacifique.

Loin d’être rassasié, Sofiane veut passer la vitesse supérieure, pousser le bouchon du dépassement encore plus loin. « J’avais juste envie de vivre le moment présent », analyse-t-il avec du recul. Et il ne va pas faire les choses à moitié. Du carpe diem à haute intensité. Le 21 janvier 2017, il se lance à l’assaut du Te Araroa en Nouvelle-Zélande, présenté comme le 4e plus long trail au monde. Le menu est herculéen : 3 200 kilomètres à avaler du sud au nord. Il franchit la ligne d’arrivée le 30 juin, métamorphosé, des souvenirs plein la besace, et quelques belles frayeurs pour pimenter ses anecdotes. Hypothermie, chute dans une rivière en crue, sauvetage en hélicoptère [après s’être retrouvé coincé dans une crevasse en montagne] et autre fracture de fatigue au pied ont égayé sa singulière aventure. C’est durant cette épreuve qu’il flirte avec l’introspection, entrevoit les bienfaits de cette compagne indissociable des marches de longue distance. Deux autres épisodes vont paver la voie au grand voyage intérieur qui se profile à l’horizon. Il raconte : « Un jour, j’ai eu une vision, je me suis vu serrer dans mes bras ma tante en Algérie que je n’avais jamais vue. » Il y aussi ce film, The Way, dirigé par Emilio Estevez, que lui fait découvrir un Américain qu’il a aidé sur le mythique parcours néo-zélandais. L’histoire d’un médecin qui rend hommage à son fils disparu en accomplissant le chemin de Saint-Jacques de Compostelle. « En le visionnant, j’ai eu comme un flash. » Il n’a alors qu’une idée en tête : rejoindre le pays d’origine de son père algérien en empruntant le proverbial camino.

Ce sera l’autre étape de sa vie de baroudeur « sportif mais réaliste » comme il dit, sans doute la plus importante. « Je suis parti le 24 septembre 2017 depuis Boulay. Durant les 30 premiers kilomètres de marche en direction de Metz, une vingtaine de personnes m’ont accompagné, en plus des journalistes et d’un député. » Sofiane a pensé à tout : il a médiatisé son aventure et trouvé« Un jour, j’ai eu une vision, je me suis vu serrer dans mes bras ma tante en Algérie que je n’avais jamais vue. »des sponsors pour financer son périple et son matériel, dont une caméra GoPro. Il lui faudra environ 9 mois pour parvenir à quelques kilomètres de l’Algérie, dont la frontière avec le Maroc est fermée depuis 1994. « L’idée était de m’approcher au plus près de ce pays puis de m’y rendre en avion, mais ma demande de visa a été refusée à deux reprises. » Ce ne sera que partie remise pour cet optimiste de nature qui tire un bilan positif des 5 800 km parcourus. « J’ai vécu une expérience extraordinaire sur le plan spirituel et humain. Cette marche m’a fait évoluer et donné beaucoup d’idées. » Comme celle d’écrire un livre et de monter une expo (lire autre texte) pour partager son cheminement personnel. Ou encore de réaliser un documentaire à partir des vidéos qu’il a emmagasinées. Elle lui a aussi permis de tester la solidarité humaine, notamment en France, loin de l’individualisme souvent pointé du doigt. « J’ai souvent été hébergé sans rien demander, ce sont les gens qui venaient vers moi. » Sofiane a même noué des amitiés et revu des personnes qu’il avait croisées sur sa route, comme ce photographe italien avec qui il projette de donner une conférence sur la marche. Comme si son fabuleux voyage ne s’était jamais arrêté. Un voyage au cœur de l’humain.


Après le voyage le partage

S’il y a eu un avant, il y aura un après. Pour Sofiane Boubahlouli, la tentation était grande de partager son expérience de son retour aux origines, mais aussi tout ce que la marche a pu lui apporter sur le plan humain et spirituel. Elle répondait aussi au besoin de rendre la pareille à tous ces inconnus croisés sur sa longue route, qui ont embelli et enrichi sa quête intérieure avec un peu d’aide ou des mots échangés. D’où l’idée d’écrire un livre, « qui ne sera pas un carnet d’aventure », précise-t-il aussitôt, « mais plutôt un ouvrage initiatique qui tentera de répondre à différentes questions comme ”ça veut dire quoi se développer spirituellement ?” ou ”qu’est-ce que la marche peut m’apporter ?” ». Ce projet encore au stade de la réflexion se fera avec l’aide d’un journaliste.

Sa quête identitaire résonnera également à travers une exposition qui aura lieu à Metz, à la Porte des Allemands, en septembre 2019. Intitulée Un pas vers nos origines, elle réunira plusieurs artistes autour de cette thématique si chère à ses yeux, et aura vocation à faire revivre en quatre étapes son voyage intérieur en utilisant la musique, la peinture, l’écriture et la photographie. Son papa musicien (qui se produit sur scène sous le nom d’El Yed) et sa maman peintre apporteront leur écot à ce projet pluridisciplinaire.

Quant à savoir si le Mosellan a d’autres évasions en tête, la réponse est évidemment oui. Sur sa liste : le pèlerinage de Shikoku au Japon, un chemin spirituel comprenant 88 temples bouddhistes sur une distance de 1 400 km, la traversée de la cordillères des Andes, ou encore le mythique Pacific Crest Trail, un des chemins de randonnée les plus célèbres des États-Unis, voire de la planète. « Je rêve aussi de pouvoir associer un jour une marche à un projet centré sur les autres, de type éducatif par exemple », ajoute Sofiane. Comme un prolongement de cette solidarité humaine qui lui a si souvent apporté le gîte et le couvert au cours de son grand voyage introspectif, quand la marche constituait pour lui une thérapie.