© Prise de Constantinople par les Croisés, 12 avril 1204 par Eugène Delacroix / Musée du Louvre / Droits réservés

Les rapports de l’humain avec la divinité ou le sacré, sont souvent impétueux. Ils peuvent parfois se traduire par des approches divergentes sur des aspects particuliers de tel ou tel point du dogme ou de la liturgie, conduisant à des scissions affirmées, alors même que la religion est supposée rassembler ceux qui adorent le même Dieu. Une réalité que la Chrétienté a vécue à plusieurs reprises, en particulier au tournant le l’an mille, avec le grand schisme d’Orient qui divise, depuis 1054, l’Église, entre Orthodoxes et Catholiques.

L’Europe ne s’est pas constituée immédiatement en une union institutionnelle, juridique et économique. Au contraire, elle est la conséquence d’une construction longue et progressive, héritage des siècles. Ainsi, est-elle notamment fille de l’an mille. C’est à cette époque en effet, qu’elle se pare d’un « blanc manteau d’églises », selon la lumineuse et poétique expression du moine clunisien, Raoul le Glabre(1). Une époque qui assiste à la « dilatation de la Chrétienté » et au rétrécissement du monde païen.

Le Christianisme ne se déploie pas sans difficulté, car il lui faut faire face à un fort pluralisme religieux. A l’époque carolingienne, l’unité de la foi implique notamment l’agrégation à l’Empire. Le spirituel et le temporel se mélangent allègrement : la mission fait reculer les frontières en même temps qu’elle gagne des âmes. Une stratégie d’unification qui se fait dans le fer et le feu, mais ne produit que peu de résultats vraiment probants.

Une nouvelle organisation du monde chrétien se doit donc d’être envisagée. Elle sera conduite et incarnée par Otton III(2), l’empereur qui rêve d’un espace réunissant tous les chrétiens d’Occident. Il veille à ce que les couronnements des souverains soient désormais doublés de la création de métropoles ecclésiastiques, évêchés et archevêchés. Une manière de permettre au clergé d’assurer l’armature de l’administration d’un espace géographique cohérent sur le plan idéologique.

Petit à petit, se met ainsi en place une Europe des chrétientés. De puissantes Églises nationales naissent à la périphérie de l’Europe, toutes liées au siège romain, auquel elles acquittent une L’on se réfère à la même Bible, même si l’on évangélise en latin, en Occident et en grec, en Orient.redevance. Le pape prend ainsi l’ascendant sur le monde chrétien et assume pleinement sa fonction de patriarche de l’Occident, alors même que Rome est placée sous contrôle de l’empereur de Constantinople. Une situation très particulière où pouvoirs temporel et spirituel se mélangent, pour gouverner la « respublica christiana », la société des Chrétiens. L’élection du pape y revêt une importance majeure. L’aristocratie des grandes familles romaines et les têtes couronnées se la disputent, au gré des circonstances historiques, dans de savantes circonvolutions concurrentielles.

Toutefois, un tournant décisif va avoir lieu avec la désignation, en 1049, de Léon IX en qualité de souverain pontife. Ce Mosellan, né à Walscheidt le 21 juin 1002, engage la papauté dans une révision majeure de son fonctionnement, qui va lui donner une puissance nouvelle. Il entend s’affranchir du pouvoir temporel, tout en christianisant la société en profondeur. Il lui faut, pour cela, centraliser le gouvernement des Églises, à Rome. Il institue une ecclésiologie pyramidale dans laquelle les évêques tiennent une place essentielle, aux côtés du pape. Ce dernier sera dorénavant élu par les seuls cardinaux, réunis en un collège qui constitue une véritable cour papale, la curie.

Cette réforme a lieu au moment même où les Églises d’Occident et d’Orient vont se déchirer. Un événement d’envergure pour les siècles à venir, même si, dans l’instant, personne ne mesure précisément les conséquences d’un acte qui va interrompre des siècles de coexistence en bonne intelligence. En effet, l’Église d’Occident vit depuis longtemps en harmonie avec les quatre Églises d’Orient, celles de Constantinople, Alexandrie, Antioche et Jérusalem. Car la catholicité est en cette époque organisée en une pentarchie(3) qui se retrouve sur l’essentiel de la doctrine : le credo(4), la filiation avec Saint Pierre, reconnu comme le coryphée des Apôtres ; le dogme ; la liturgie, l’organisation du clergé ou la vie monastique. L’on se réfère à la même Bible, même si l’on évangélise en latin, en Occident et en grec, en Orient.

Cette pentarchie, qui canalise la multiplicité des Églises primitives, témoigne d’une unité bien plus grande que le pouvoir temporel. Mais elle doit composer avec la diversité de ce dernier. Ainsi, en Orient, la stabilité du pouvoir oblige l’Église à se penser dans un rapport étroit avec l’empereur. En revanche, en Occident, l’histoire politique chaotique des états européens, en particulier dans ses Le schisme religieux s’avère être plus celui de l’opposition entre deux empires, romain et byzantin, que celui de deux Églises incapables de s’entendre.héritages francs, conduit le successeur de Pierre à s’affranchir de l’emprise des rois et empereurs. Le pape peine néanmoins à se libérer de cette tutelle, tout comme il rencontre des difficultés à imposer sa primauté aux Églises d’Occident.

Toujours est-il que le monde chrétien est, de facto, organisé autour de deux pôles, incarnés par deux villes emblématiques, Rome et Constantinople, avec une prééminence pour la première sur la seconde. Une tradition séculaire, née dès le cinquième siècle, veut en effet que de tous les évêques, celui de Rome, tienne un rang particulier, le premier. D’autant que Rome est dépositaire des reliques de celui à qui le Christ avait confié pour mission de fonder son Église, sans limitation géographique et dans une dimension universaliste(5).

Cet équilibre harmonieux s’organise à travers des contacts multiples, des échanges réguliers et des conciles œcuméniques, au cours desquels de nombreuses décisions communes sont prises sur fond d’un riche foisonnement intellectuel(6). Tout au plus, se dispute-t-on sur le port de la barbe par le clergé, sur le célibat des prêtres ou sur le choix du pain à consommer à Pâques(7).

Mais, les problèmes d’orthodoxie s’estompant, ce sont les questions d’orthopraxie qui finissent par se poser. En l’occurrence notamment, dans le cas d’espèce, les interrogations liées aux évolutions de la société et les nécessités prosaïques de la gestion des Églises. Le tout sur fond de querelles d’ego, liées aux personnalités amenées à prendre en charge ces problématiques nouvelles. Les questions de dogme et de liturgie vont venir ensemencer le terreau fertile qui va avoir raison de cette harmonie.

Le contexte est mûr pour un schisme, conséquence d’une lente érosion entre les deux Églises d’Orient et d’Occident, mais surtout entre deux conceptions de la relation entre les pouvoirs temporel et spirituel. À l’ouest, la papauté construit un système autonome des avis ou interventions de l’empereur. À l’est, au contraire, on ne s’offusque pas des interventions impériales régulières dans les affaires spirituelles : c’est le césaro-papisme. En d’autres termes, le schisme religieux qui va profondément fracturer la plaque qui servait de socle à la Chrétienté, s’avère être plus celui de l’opposition entre deux empires, romain et byzantin, que celui de deux Églises incapables de s’entendre

Mais cette séparation qui fait apparaître le “camp“ adverse comme hérétique par rapport au sien, va produire des effets de long terme sur les représentations mentales réciproques de l’Orient par rapport à l’Occident. C’est résolument en ce sens qu’il mérite le qualificatif de « grand schisme » que lui ont assigné les historiens.

(1) Rodulfus Glaber, c’est à dire le Glabre ou le Chauve, moine né en Bourgogne en 985 et mort vers 1047, chroniqueur de l’époque de l’an mille
(2) 983-1002
(3) Ensemble des cinq patriarcats de l’Église catholique (Rome, Constantinople, Alexandrie, Antioche, Jérusalem), constitué à partir du concile de Chalcédoine, en 451
(4) Le contenu de la foi
(5) C’est le sens même de l’adjectif qualificatif « catholique »
(6) Il y eut tout de même une rupture de communion entre l’Église byzantine et l’Église romaine de 863 à 886 sous le patriarche Photius. Mais ce schisme affecta surtout le patriarcat de Constantinople
(7) Doit-il être “normal“ ou azyme, c’est à dire sans levain ?

Un grand schisme au scénario rocambolesque

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Au milieu du onzième siècle, après que les Normands ont envahi l’Italie du Sud et battu l’armée byzantine, Rome et Constantinople s’interrogent sur l’attitude à tenir dans les évêchés de la région, dont certains sont de rite grec et d’autres de rite latin. En mars 1054, il est décidé d’envoyer une ambassade à Constantinople pour s’entretenir avec le patriarche Michel 1er Cérulaire. Malheureusement, le légat du pape qui a pris la tête de la délégation, manque des qualités nécessaires pour mener à bien une mission aussi délicate. Il maitrise par ailleurs imparfaitement la langue grecque, en usage en Orient. Dès la première rencontre, la situation se tend. Notamment parce que la lettre du pape que son cardinal légat a lui-même traduite en grec est un tissu de contresens1). Le Patriarche pense qu’elle est l’œuvre de faussaires et que les plénipotentiaires ne sont rien d’autre que des imposteurs. Sans attendre, il décide unilatéralement de rompre le contact. Un geste considéré comme une agression pour la délégation romaine qui décide, au matin du 16 juillet 1054, de déposer sur l’autel de la basilique Saint-Sophie une bulle d’excommunication du Patriarche, rédigée… en latin. De quoi susciter en retour une poussée de colère du Patriarche de Constantinople qui décide de réunir un synode pour excommunier à son tour les plénipotentiaires venus de Rome. La voie est ouverte à une scission définitive qui prendra, en fait, réellement corps un siècle plus tard, lors du sac de Constantinople au moment de la IVe croisade, donnant naissance à l’Église d’Orient, qualifiée d’orthodoxe(2) et l’Église de Rome, Église dite catholique.

(1) La lettre n’a d’ailleurs plus aucune validité car le pape Léon IX est mort entre temps. Le légat en ayant été informée par pigeon voyageur, l’ambassade aurait dû retourner à Rome pour obtenir d’autres instructions du successeur du pape Léon IX.
(9) D’après une expression grecque signifiant « conforme à la vraie foi »

Les pommes de discorde

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Quelles sont les différences essentielles entre ces chrétiens catholiques et orthodoxes qui honorent pourtant un Dieu identique ? Il y a, tout d’abord, des divergences de fond, sur certains aspects du dogme ou du droit. Concernant le dogme de la Trinité par exemple, les catholiques pensent que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, tandis que, pour les orthodoxes, le Saint-Esprit procède uniquement du Père. Concernant les canons du christianisme, les orthodoxes vivent dans une Eglise organisée selon les rites des premiers temps du christianisme. Ainsi, l’Église orthodoxe baptise-t-elle par immersion. Il y a, ensuite, des différences sur la forme de certains gestes ou postures : les catholiques font un signe de croix “ample“, avec la main droite allant du front à la poitrine, puis de l’épaule gauche à l’épaule droite ; les orthodoxes font un “petit“ signe de croix, de droite à gauche, qu’ils peuvent répéter deux ou trois fois. De même, les orthodoxes ne s’agenouillent pas dans les églises, contrairement aux catholiques. Par ailleurs, les églises orthodoxes sont décorées de nombreuses icônes tandis que dans les églises catholiques on trouve surtout des statues et tableaux. Les orthodoxes mangent du pain fermenté alors que les catholiques mangent de l’azyme (l’hostie). Il y a également des divergences liées aux modes de fonctionnement : outre le fait que les orthodoxes nient l’autorité suprême du pape, leurs Églises sont structurées par pays et ne sont pas séparées de l’État. Enfin, on peut noter également que les popes (prêtres orthodoxes) peuvent se marier et avoir des enfants, contrairement aux membres du clergé catholique.