© Vianney Huguenot

« Ce qui m’a fait aimer l’Histoire, c’est une date : 1989. Les événements autour du bicentenaire de la Révolution Française m’ont enthousiasmé et ébloui ». Julien Léonard avait neuf ans. Dix-sept ans plus tard, le Messin, né à Sarreguemines, décroche un doctorat d’histoire à l’Université Jean-Moulin de Lyon. Il est aujourd’hui Maître de conférences en histoire moderne à l’Université de Lorraine, mène des recherches, publie et participe aux débats sur l’enseignement de l’histoire avec humilité et gourmandise.

Il est un peu confus quand on lui demande son CV, long comme trois bras, aux airs de sommaire de thèse. « Pardonnez le côté un peu m’as-tu vu, mais ce sont les normes universitaires », s’excuse-t-il en l’expédiant. Au fil des ans, depuis son bac ES « spécialité mathématiques », mention « très bien », obtenu en 1998 au lycée Georges de La Tour de Metz, Julien Léonard court de colloques en conférences, de coordinations scientifiques en directions de mémoires… Et on dégote, à la dernière et 24e page de ce curriculum, un paradoxe : sous la pluralité et la densité du parcours, apparaît finalement un homme simple, animé simplement d’une passion. Le fait est avéré définitivement lorsqu’on le rencontre. Son sourire magistral annonce la gourmandise, le bel appétit des hommes heureux, celui qui vous fait dévorer et vous dévore, à la fortune du pot. Bref, cet homme est amoureux. Il aime la science historique, bien plus turbulente qu’on ne le pense, et il Julien Léonard aime la science historique, bien plus turbulente qu’on ne le pense, et il aime et sait la faire aimer.aime et sait la faire aimer. Si l’envie d’histoire s’est invitée dans sa vie par hasard, la suite de la rencontre fut davantage programmée. Il s’engage en volontaire dans la voie de la recherche et de l’enseignement, « deux investissements liés ». En 2004, boursier du Conseil général de la Moselle, il part en résidence à Berlin, aider à la préparation d’une exposition sur l’histoire du protestantisme français des XVIe et XVIIe siècles, visible d’abord au Muséum de Berlin. Elle s’ouvre ensuite à Metz, au Temple neuf, sous l’en-tête Huguenots. De la Moselle à Berlin, les chemins de l’exil et relate une énième histoire de migrants, celle des Protestants français après la révocation de l’Édit de Nantes. « Cette mission a renforcé mon envie de travailler sur ces sujets », dit Julien Léonard, qui publie en 2015, aux Presses Universitaires de Rennes, une version « fortement remaniée » de sa thèse de doctorat, donnant un livre précis et passionnant sur ce même giron sacré : « Être pasteur au XVIIe siècle ». Dans sa préface, son directeur de recherches Yves Krumenacker salue le travail de Julien Léonard, qui « permet de prendre définitivement congé du jugement négatif de son illustre aîné et presque homonyme, Émile-Guillaume Léonard, sur l’assèchement de la foi qu’auraient provoqué l’embourgeoisement et la normalisation du métier de pasteur. Ainsi va la recherche historique, qui permet, par de nouvelles études, de corriger ce qui nous paraissait, quelques décennies plus tôt, une vérité établie ». Yves Krumenacker souligne la quintessence de la mission de l’historien : chercher, dénicher la vérité, juste s’en approcher peut-être, ou mettre à jour, armé de conditionnels et de prudence, des vérités différentes, contradictoires, parfois conflictuelles. Mais, toujours, une histoire de vérité. L’historien raconte, livre des faits, explique, éclaire, convoque les contextes. C’est ce qui fait de lui un journaliste du temps passé. Le parallèle est-il du goût de Julien Léonard ? Pas sûr. Il note un premier décalage : « le rapport aux sources n’est pas le même. Un historien est obligé de les citer. Un journaliste se l’interdit ». Journalistes et historiens, ceux des jadis, des naguère ou des récemment, sont réunis par la curiosité, l’enquête et la transmission de leur savoir. Julien Léonard a le goût de l’Ancien régime et de l’Histoire moderne, de ces époques dont ne subsiste aucun témoin, ce qui nécessite des modes de recherche et des approches pédagogiques« Beaucoup de gens sont sûrs d’être eux-mêmes historiens, ne sont pas toujours très rigoureux ou donnent une idée biaisée de notre histoire »différents : « Ce sont des périodes complexes à comprendre. L’enjeu consiste à plonger les étudiants dans l’atmosphère et la culture d’une époque, par exemple à travers la lecture de textes datant de cette époque ». Autre méthode : le va-et-vient, un rapprochement de faits, anciens et actuels, et similaires : « par exemple, dans le rapport entre les catholiques et les protestants, il y a une opposition qui fait écho à des événements présents entre différentes religions. Louis XIV qui interdisait le port de la soutane aux pasteurs, c’est une chose parfaitement contemporaine ». Faire comprendre l’histoire passe par l’étape consistant à la rendre utile, mais l’étape première n’est-elle pas celle qui consiste à la faire aimer ? Que Julien Léonard soit papa de deux enfants, Faustine et Hadrien, contribue sans doute à affiner sa sensibilité pédagogique et sa recherche d’outils efficaces. Des outils et documents, pour le grand public comme pour les chercheurs, plus facilement accessibles aujourd’hui, plus nombreux, plus dangereux aussi avec la puissance de la télévision et du web qui produisent le meilleur et le pire. Dans le bon ou le meilleur, Julien Léonard cite l’exemple d’Alain Decaux et L’Histoire racontée aux enfants, ou certains événements et commémorations, « généralement réalisés très sérieusement et suivis par des comités scientifiques ». Dans le pire ou le pas terrible, il cible l’armée des approximatifs et des biaiseurs, dont Stéphane Bern, dit-il : « Beaucoup de gens sont sûrs d’être eux-mêmes historiens, ne sont pas toujours très rigoureux ou donnent une idée biaisée de notre histoire ». L’histoire est une science, une culture, une affaire politique. Et si elle était d’abord un art…


À PROPOS DU ROMAN NATIONAL

Fabuleuse histoire que celle du roman – ou récit – national. On se raconte une histoire… et prière d’avoir le cœur qui bat et les poils qui se dressent. Comme les statues, les drapeaux, les devises aux frontons des monuments, l’histoire porte un enjeu politique puissant : elle doit participer d’une fierté nationale. C’est ainsi que des tranches de notre histoire sont escamotées ou enjolivées. On crée des mythes, des héros ou des salauds officiels. Faire de l’histoire un récit, un roman, un lieu de rassemblement, telle est la conviction d’une majorité de politiques aujourd’hui, à l’image d’un Nicolas Sarkozy déclarant en 2016 : « Quelle que soit la nationalité de vos parents, jeunes Français, au moment où vous devenez Français, vos ancêtres, ce sont les Gaulois et c’est Vercingétorix ». L’ancien président n’en appelle pas qu’à la fierté, il dessine les contours d’une identité nationale à sa sauce. Ce débat identitaire, imposé par l’extrême-droite depuis vingt ans, agite le landerneau politique, dans un genre tragi-comique. Dans ce débat, pourtant essentiel, sur la façon dont on dit l’histoire, les historiens ont relativement peu voix au chapitre. Julien Léonard parle de l’utilité, dans un certain cadre, notamment avec les enfants, d’avoir recours à un récit national. Au-delà, il cible les dangers de l’histoire bâtie par idéologie, « pour en faire un outil identitaire » : « Il y a de plus en plus de débats idéologiques sur les questions historiques et il y a aujourd’hui un vrai clivage entre les historiens traditionalistes, ceux qui portent un roman national, et d’autres qui, au contraire, considèrent que notre histoire de France doit être ouverte sur l’histoire du monde. À ce propos, j’aime beaucoup le livre publié sous la direction de Patrick Boucheron, « Histoire mondiale de la France ». Il souligne également, dans l’enseignement et plus encore dans les médias vulgarisateurs d’histoire, la tendance à parcelliser et privilégier de grandes thématiques, « par exemple l’histoire des élites. Cela produit une idée biaisée de notre pays ».