LA VIE EN QUARTIERS

Building stories, la dernière œuvre de Chris Ware, nous propose rien de moins que de reconstituer une existence, divisée en objets-séquences par le prodige de la bande-dessinée américaine. Paru chez Delcourt.

BUILDING-STORIES (© DR)On passe un petit moment devant Building stories, cherchant la porte d’entrée, avant de comprendre que chacune de ses parties constitue une ouverture possible. Après avoir ouvert ce grand coffret renfermant 14 albums sous des formats divers, livres reliés, plateaux, livrets, posters, journaux, on le parcourt avant de s’y plonger…un peu comme lorsque l’on emménage dans un nouveau quartier. C’est justement l’un des fils conducteurs de Building stories, dont toutes les histoires s’entrecroisent, autour d’un vieil immeuble et de l’existence d’une femme : sa vie solitaire, sa maternité, son mariage, sa jeunesse… il est en fait possible de s’emparer de n’importe quel album puis de passer à un autre à volonté, de le lire dans son intégralité ou de seulement le parcourir. D’où le titre à double-sens : « histoires d’un immeuble » et « histoires à construire ».

Chris Ware adore bouleverser la narration classique de la bande-dessinée : ses planches sont souvent des jeux de pistes méticuleusement réalisés. Ici, c’est sur tout un ouvrage qu’il invite le lecteur à un parcours personnel. Toujours emplis de mélancolie, de nostalgie et d’humour à froid, ses récits, à travers lesquels s’exprime toujours une dimension autobiographique, sont peaufinés à l’extrême, les dialogues souvent brefs, les souvenirs et les réflexions des personnages forcément innombrables, voire envahissants.

À la différence des péripéties de son personnage Jimmy Corrigan, réunies sous forme d’un recueil en 2000, Building stories s’attarde davantage sur le fait d’être parent. Fascinant autant qu’exigeant, cette créature protéiforme unique dans le monde de la bande-dessinée est une plongée vertigineuse au sein d’un univers profond et intimiste, dans les recoins multiples de la lampe d’un génie.


moi-assassin (© DR)MOI ASSASSIN, Antonio Altarriba et Keko / Denoël graphic

Un professeur d’université, passionné par les liens entre art et douleur, met littéralement en œuvre les assassinats qu’il perpètre froidement depuis des décennies. L’intrigue, située au pays basque espagnol, est traversée par les réminiscences du terrorisme, la violence politique n’étant, selon le professeur Rodriguez Ramirez, qu’un prétexte à l’expression incontrôlée des penchants les plus sombres de l’âme humaine. Grand prix de la critique ACBD, sélectionné en catégorie Polar à Angoulême, Moi, assassin tient plutôt du thriller et de la thèse dérangée, couchée noir sur blanc et régulièrement barrée de rouge.


SUKKWAN (© DR)SUKKWAN ISLAND, Ugo Bienvenu / Denoël graphics

Pour son premier album, le jeune auteur français Ugo Bienvenu s’est attaqué à l’écrasant roman-choc de David Vann, dont le titre fait référence à une petite île isolée au large de l’Alaska ; un père, poursuivi par ses démons, s’y installe pour un an, espérant retrouver la sérénité. Il entraîne avec lui son fils de 13 ans, au cœur de la nature sauvage et des méandres de son esprit torturé. Lâchant prise au fil des jours, le père n’a plus que le soutien de son fils, qui porte sur ses épaules toute la misère d’une vie d’adulte. Jusqu’à la rupture. L’humanité, dramatique, pathétique, sous sa forme la plus banale et la plus terrible.


Barthélémy (© DR)BARTHÉLÉMY, L’ENFANT SANS ÂGE, Simon Roussin / Cornélius

Barthélémy est immortel. Bien qu’il puisse mourir de vieillesse, il ressuscite immédiatement dans le corps d’un enfant. Aventurier et homme du monde aux multiples vies (forcément), désespérant face à l’immaturité des gens de « son âge », le cultivé et téméraire Barthélémy va se retrouver une nouvelle fois piégé dans un corps juvénile, lancé dans des péripéties inédites, lui qui a pourtant connu l’Égypte antique. Après le noir et blanc d’Heartbreak Valley et le flashy Lemon Jefferson, Simon Roussin nous offre un autre ouvrage original qui saura vous réjouir par son allant, son humour, son élégance à la fois désuète et moderne.