Il paraît que notre époque est populiste ! Il faut bien reconnaître que ce n’est pas faux. Le phénomène n’échappe pas aux médias, pour lesquels il constitue un effet d’aubaine qui nourrit les Unes les plus racoleuses. Idem pour les analystes et observateurs de la chose publique qui y trouvent de quoi s’en repaître. Tout comme la classe politique dans son ensemble, qui a compris, en France comme en Europe et (malheureusement) partout à travers le monde, l’usage qu’elle peut en faire, pour compenser l’indigence de ses programmes électoraux et dénoncer l’impéritie de ceux qui prétendent au pouvoir comme de ceux qui en détiennent déjà les clés.

Mais, si le concept occupe de plus en plus l’actualité, force est de constater que son contenu manque de clarté. Au point de devenir un mot valise, suffisamment flou pour faciliter son assimilation par le tout-venant. En effet, chacun donne à ce terme le sens qu’il lui reconnaît en son for intérieur et le plus grand nombre s’en satisfait. Alors même que le populisme recouvre une acception bien précise. En l’occurrence, relater la vie et les sentiments des milieux populaires. C’est en tout cas ainsi que le définissent la majorité des dictionnaires en usage.

La réalité de l’acception populiste, a donc de quoi réjouir les âmes les plus égalitaires. Qu’espérer en effet de plus beau lorsqu’il s’agit du gouvernement des Hommes que de glorifier l’entrée du peuple dans le débat public ? Quel meilleur signe une société pourrait-elle ainsi afficher en étendard ?Tout comme, en d’autres temps, l’on n’acceptait pas que la politique se fasse à la corbeille, une saine démocratie ne se décrète ni ne se commande à partir d’une amplification de la pensée de la rue.Et pourtant, chacun s’accorde à considérer que le populisme constitue plutôt le symptôme d’une maladie profonde, celle de la perte de confiance d’un peuple dans ses élites. LES populismes devrait-on d’ailleurs préciser, car le pluriel est de rigueur en la matière, tant il en existe de différentes natures, qui se retrouvent cependant tous autour de quelques invariants : la peur permanente du lendemain, la dénonciation des représentants du pouvoir, la théorie du complot, la xénophobie à des degrés divers et bien évidemment le dégagisme, cette maladie infantile du populisme.

Face à la pathologie sans cesse diagnostiquée, il ne semble point exister de remède miracle et encore moins de vaccin. Car la pandémie en question est pernicieuse. En effet, lorsque l’on s’essaie à lutter contre la tumeur de manière agressive, on se rend compte qu’on ne fait que contribuer à sa prolifération. Il faut en avoir pleinement conscience. Ce qui ne semble pas être le cas de tous ceux qui se targuent d’en être les ennemis jurés. Comme si on ne saisissait pas que le populisme est à l’évidence un trouble du raisonnement et une maladie du verbe et que c’est sur ces seuls terrains qu’il faut se battre pour espérer en guérir définitivement.

Le trouble du raisonnement se vérifie, paradoxalement, par son absence pure et simple. Le populiste est en effet celui qui simplifie tout à l’extrême et dont la réflexion se résume à une addition d’arguties et lieux communs, plutôt qu’à une construction argumentaire nuancée. C’est en cela qu’il a toute sa place dans une société qui se résume exclusivement en l’adressage d’une « pensée » en 140 signes. C’est une jauge bien suffisante pour qui procède par amalgame et sous-entendus, dans la facilité de l’amoncellement des idées fausses. On a toujours le choix de ne pas céder à cette mode.

La maladie du verbe, quant à elle, est un prurit qui s’exprime par l’usage de mots excessifs ou de phrases outrancières, considérant que c’est parce qu’on a livré sans ambages ses quatre vérités que l’on a énoncé LA vérité. La contagion gagne sur ce terrain également. Lorsqu’on considère, dans une société qui marginalise au quotidien, « qu’il suffit de traverser la rue pour trouver un travail », on fait le lit du populisme en se plaçant sur le même terrain sémantique que lui.

De fait, c’est aux médias et aux politiques qu’il appartient de prendre les mesures prophylactiques pour rappeler que la res publica, la chose publique, est affaire de courage, de travail et de vision et non de vociférations de courte vue. Que l’on ne peut donc confier son administration qu’à ceux qui ne cèdent pas aux sirènes de l’air du temps et considèrent que l’on peut construire le monde à partir d’un cas particulier.

Tout comme, en d’autres temps, l’on n’acceptait pas que la politique se fasse à la corbeille, une saine démocratie ne se décrète ni ne se commande à partir d’une amplification de la pensée de la rue. À moins que l’on ne souhaite qu’une vague de populisme déferle sur le monde avec la même violence qu’une pluie cévenole en période de dérèglement climatique. On a le choix.