Niccolò Ammaniti © R. Nistri/Grasset

Romancier impitoyable de l’Italie contemporaine, Niccolò Ammaniti est passé avec succès à la réalisation de séries. Il Miracolo, c’est lui. Le sujet de son dernier livre, Anna, paru en 2016 ? Un virus qui décime les adultes et dévaste la société italienne. Au moment où le Covid-19 frappait son pays, Ammaniti en tournait l’adaptation télévisée. Une fiction, ça ne s’invente pas…

Depuis cette fin d’hiver aux allures d’hiver sans fin, les malheurs de l’Italie précèdent de quelques jours les malheurs de la France. J’étais en train de lire Venise à double tour (éditions des Équateurs), quand la France est entrée à son tour en confinement. Avec une propension à partager sa passion pour la cité lacustre et pas mal d’autodérision face au défi que s’est lancé ce journaliste jadis otage au Liban, Jean-Paul Kauffmann y décrit sa quête éperdue des églises fermées de Venise. Cette lecture franco-italienne est une coïncidence, dans le sens où elle ne doit rien à l’actualité bouleversante causée par le virus ayant d’abord attaqué l’Italie par sa face Nord, et transfiguré Venise au passage. Venise à double tour. Fermeture. Cloisonnement. Détention. Confinement. On aimerait souvent ne pas voir de signes là où, rationnellement, il n’en existe pas. C’est parfois impossible.

Depuis l’Italie, un hasard bien plus éloquent pourrait épater les autres nations si, depuis plusieurs semaines, elles avaient le temps de regarder l’Italie autrement qu’à travers un décompte quotidien macabre mais annonciateur de leurs propres bilans morbides. Là-bas, l’écrivain Niccolò Ammaniti y jouit d’une grande notoriété acquise au fil d’une œuvre couronnée de succès, et de prix : dès 2007, Comme Dieu le veut lui avait valu l’équivalent italien du Goncourt français, le prix Strega. Et sa popularité est au plus haut depuis qu’il s’est essayé à l’écriture et à la réalisation d’une série pour la télévision. Diffusé sur Sky, en Italie, en 2018 puis, en France, début 2019, sur Arte, Il Miracolo a été son coup d’essai :ce fut surtout un coup de maître. Un miracle.

En fin d’année dernière, Niccolò Ammaniti est retourné derrière la caméra, cette fois pour adapter l’un de ses propres romans – le dernier de sa bibliographie, Anna. C’est ici que la réalité, soudain, dépasse la fiction, ici que la coïncidence sème l’émoi : paru en France en 2016 chez Grasset, Anna raconte avec une troublante part de prémonition un bout d’Italie dévasté par le passage d’un virus qui tue les adultes, préserve les enfants, rend le territoire à la nature, abolit les progrès technologiques comme les échanges économiques. L’héroïne, Anna, découvre des règles de vie caduques et doit en inventer de nouvelles. Rien que ça.

Quand débute, à l’automne, le tournage de la série qui en découle, 8 épisodes appelés à être diffusés, toujours sur Sky Italia puis sur Arte à une date à ce jour indéterminée, le Covid-19 n’est pas encore venu empoisonner nos vies. Quelques semaines plus tard, les dernières scènes sont mises en Les dernières scènes sont tournées alors que l’Italie plonge dans l’inimaginable chaos. Inimaginable, vraiment ?boîte, dans une Sicile relativement épargnée, alors que l’Italie plonge dans l’inimaginable chaos. Inimaginable, vraiment ? « Alors que je tournais la série en Sicile, je me suis retrouvé dans un paradoxe : la réalité prenait la place du fantasme, l’intrigue que j’avais imaginée se réalisait. La vérité est que lorsque la réalité prend le dessus, elle devient plus importante que toute autre chose. C’est la première fois que je me retrouve dans une situation comme celle-ci où la protection de moi-même et des autres, de la famille, des amis, de la population, devient une priorité par rapport à tout le reste », confie Niccolò Ammaniti au quotidien La Repubblica, le 21 mars, un article repéré sur la toile par un ami français cloué chez lui par le virus, puis transmis (l’article, pas le virus) depuis la région de Rome par une proche quant à elle épargnée ! Ammaniti le prophète ? « En tant qu’écrivains, nous nous intéressons aux dynamiques les plus cachées, il peut donc nous  arriver d’anticiper les événements. Mais je ne parlerais pas de prophéties : les choses sont déjà toutes présentes dans le tissu de la réalité », répond l’humble cassandre à la journaliste de La Repubblica.

Dans cet entretien, réalisé par téléphone comme il se doit en temps de confinement, Niccolò Ammaniti conseille de s’échapper de la réalité par la lecture de fictions – ce qui, instruits du sujet d’Anna, peut nous sembler hardi ! « En nourrissant l’imagination, dit-il, la lecture aide à se détacher du flux d’informations sur le virus. »

C’était l’objet de cette carte blanche proposée par le patron de L’Estrade, lui chez lui, moi chez moi : suggérer une évasion, quelque soit le support. Ammaniti les propose tous. À l’écran, Il Miracolo et cette statue de la Vierge pleurant des larmes de sang déstabilisent les institutions italiennes : le pouvoir politique, l’armée, les scientifiques, l’église. Ravageur mais diablement maîtrisé – bande son comprise, impeccable. Sur le papier, La Fête du siècle est une satire déjantée, mais pas que, de l’Italie berlusconienne, l’un des livres que j’ai le plus conseillés et offerts au cours de la décennie passée. Sa traduction française date de 2011. Au temps d’avant. Dans le calendrier de l’après, il faut prévoir de lire et de regarder Anna.


Ammaniti puissance 2

Un roman : La Fête du siècle. Sous des allures quasi burlesques, un portrait au vitriol de l’Italie de Berlusconi, entraînée dans l’abaissement culturel et intellectuel le plus abouti. Les pieds nickelés d’une navrante secte sataniste viennent troubler la fête de la jet-set romaine, et c’est à pleurer, de rire souvent. Traduit par Myriam Bouzaher, en 2011, chez Robert-Laffont, et disponible en poche chez 10-18.

Une série : Il Miracolo. On retrouve le même humour très noir de Niccolò Ammaniti, qui passe pour la première fois à la scénarisation et à la réalisation. L’histoire (une vierge pleurant des larmes de sang !) ébranle les protagonistes dans leurs convictions les plus intimes. Aucun acteur de cette farce sérieuse ne laisse indifférent, et surtout pas Tommaso Ragno en prêtre délirant et déluré. Digne de Paolo Sorrentino, un authentique chef d’œuvre (voilà, c’est dit !) en 8 épisodes à retrouver en DVD ou en VOD sur arte.tv