© Illustration : Philippe Lorin

 

par Vianney Huguenot

Vianney Huguenot

 

Il est comme le patapon : pas définissable. Ou il l’est trop. À coup d’épithètes en pagaille : insolent, énervant, fabuleux, anar, chauve, bête et méchant. Un coup d’œil sur le pedigree de Georget Bernier ne corrobore pas tout à fait l’image majoritaire. On surprend en deuxième lecture un Professeur équipé d’un P majuscule, un Choron tendre, attentif, lorrain, meusien, descendant de garde-barrière, ancien d’Indo, gentil et moustachu. Il a dit : « Rien ne nous rend aussi grands qu’une paire d’échasses ». Pour singer la grandeur, de prévisibles paroissiens préfèrent, à la paire, un Père la victoire, un vers de Baudelaire ou un titre de Normalien. Pas Choron, qui possiblement se fout de la jauge de son immensité. Sa vie raconte que la fortune et les honneurs ne l’obsédaient point, bien qu’il connut leurs couleurs et saveurs. Il en jouit sans entraves. Savoureuse contradiction – quoique – d’un rouleur de grosses caisses, ex prolo abjurant, même pas honteux et confus, qu’on ne l’y prendrait plus. Après des années de galère, il cultive les lauriers et ramasse le blé. Sa fille Michèle Bernier raconte : « Hara Kiri et Charlie Hebdo, ça a été super compliqué. Financièrement, ça a toujours été des batailles, il fallait toujours se sortir de la mouise, tout le temps, jusqu’au moment où Charlie Hebdo est devenu un journal extrêmement lu et reconnu, et l’argent est rentré. Il y a eu des périodes, d’une quinzaine d’années, où c’étaient les vacances à l’île Maurice, il y avait de l’argent à la maison, ils [Georget Bernier et son épouse, NDLA] gagnaient très bien leur vie. J’ai connu le luxe… et après, ça a été la descente aux enfers »(1). L’arrière-cour du pedigree nous éclaire sur le Choron père de famille, formidable, à entendre Michèle Bernier évoquer aujourd’hui son pater avec tendresse. Sa mère, aussi. On apprend que le cofondateur de Charlie Hebdo et Hara Kiri copinait dans la bonne foi. « C’était un cœur en or »(2), dit une habitante d’Aubréville, dans la Meuse, où la grand-mère du Professeur Choron faisait garde-barrière. Georget Bernier passe sa jeunesse sur ce bord de la forêt d’Argonne, il est un gamin de la campagne recyclé ouvrier de la laiterie locale avant de s’engager dans l’infanterie coloniale. Le village meusien a conservé des souvenirs à la pelle, gais et émus, de l’enfant du pays. À tel point qu’il a désormais une place du village à son nom… Qui eût cru un tel truc, lorsqu’il commettait en 1970 le crime de lèse-général ?(3). « Il revenait à Aubréville tous les samedis, il nous payait le champagne », « quand il revenait, on le voyait arriver dans une voiture américaine de 15 mètres de long, une Plymouth », disent l’une et l’autre. « Il aimait la grande vie mais il était aussi très généreux. À Paris, il offrait le café et le casse-croûte à ses employés et aux clodos de la rue des Trois-Portes où se trouvait le siège de Charlie Hebdo », rapporte un troisième(2). Mieux que des souvenirs, Aubréville a conservé les quatrième et cinquième générations des Bernier. La comédienne Michèle Bernier vient encore régulièrement errer dans l’histoire meusienne familiale, ne loupe jamais une occasion de faire la promotion de la Meuse, en parle comme d’une caresse : « C’est une région magnifique. La forêt de l’Argonne, c’est à tomber, c’est vallonné et vert. On est dans l’histoire tout le temps. Et c’était une région assez riche parce qu’il y avait beaucoup de trains de marchandises. Dans les villages, il y avait plein de cafés, des boulangeries, tout ce qu’on voulait. Maintenant, il reste un bistrot (…). J’ai la maison familiale. J’aime bien. Mes enfants adorent. Les copains de mes enfants adorent. C’est un endroit à part. C’est encore une vraie campagne (4) »… pas d’Indo mais d’indéniables et indéfinissables charmes.

(1) Michèle Bernier, Le divan, France 3, 17 mars 2015

(2) L’Est Républicain, 8 août 2019 

(3) Une semaine après la mort du général de Gaulle, Hara Kiri titre Bal tragique à Colombey : 1 mort, faisant référence à l’incendie d’une discothèque en Isère, quelques jours plus tôt.  

(4) Europe 1, 17 mars 2019