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Depuis quelques mois, les livres politiques s’amoncellent à un rythme renouvelé sur les étals des librairies. Mélenchon, Juppé, Duflot, Cambadélis, Copé et, last but not least, l’inévitable… Sarkozy. Nul n’y échappe. Il n’est point besoin d’être candidat déclaré ou putatif à l’élection présidentielle pour sacrifier à l’exercice. Dans la vie politique française, l’écriture longue est transgenre et transcourant. Transgénérationnelle aussi, puisque les jeunes -et moins jeunes- pousses, s’y essaient comme l’ont fait, avant elles, leurs glorieux aînés, Giscard, Pompidou, Mitterrand ou même de Gaulle. Comme si l’écriture d’un livre faisait partie d’un mystérieux rite initiatique auquel l’Homo politicus gallicanus devait se soumettre pour gagner en stature. Une exception française de plus ? Voire.  Pourquoi se sentent-ils tous obligés de se « livrer » ainsi et de « dévoiler leur intérieur » comme aurait dit Jean-Jacques Rousseau ? Volonté de s’inscrire à contrecourant de la twittérisation ambiante ? Sûrement pas. Ils connaissent trop l’efficacité médiatique meurtrière de la brachylogie -la parole courte- pour s’en passer. Quand bien même cette dernière est un véritable poison pour la démocratie. Qu’importe. Le contenu sera malgré tout médiatisé. La presse en résumera les « bonnes feuilles ». Cela suffit. Cela nous suffit. Après tout, lorsque la pensée est indigente, on peut se contenter d’un résumé.Et puis le livre a trop vocation à l’universel pour soutenir la comparaison. Lorsqu’on écrit, on s’adresse à tous et non juste à quelques centaines de milliers de followers. Nostalgie d’une époque où les grands dirigeants politiques étaient des « plumes » ? Entendez par là, de vrais penseurs, des sages, qui avaient pris le temps de la réflexion articulée et argumentée. La qualité littéraire de l’expression étant, en l’espèce, la traduction d’une profondeur d’esprit et d’une exigence personnelle devant la fonction représentative. La thèse n’est pas plus crédible. Il y a belle lurette que l’exigence qualitative a baissé. Elle a baissé au fur et à mesure que la pensée politique s’est atrophiée, avec et -peut-être- à cause, de la montée du Front National. Par ailleurs, chacun sait que, nombre de livres politiques, ne sont même pas toujours écrits par leur auteur. Les agendas surchargés des obligations de la vie publique, faite de travail et de représentation, ne permettent tout simplement pas de trouver le temps nécessaire à l’écriture ciselée, à la réflexion distanciée. Là n’est d’ailleurs pas le problème car la vérité se situe ailleurs. L’Homme politique n’est pas dupe. Il se doute bien que son livre ne sera pas très lu (beaucoup d’élus avouant, comme leurs électeurs, ne plus lire !). Qu’importe. Le contenu sera malgré tout médiatisé. La presse en résumera les « bonnes feuilles ». Cela suffit. Cela nous suffit. Après tout, lorsque la pensée est indigente, on peut se contenter d’un résumé. Quel que soit l’insuccès de librairie, l’ouvrage fera le buzz. Quoiqu’il advienne, il trônera sur les gondoles des librairies et des supermarchés, au plus près du consommateur potentiel et affichera, en couverture, la trombine volontaire et rassurante du candidat, appuyée d’un titre en forme de programme politique. À tous les coups l’on gagne ! Quant à l’intérêt de ce qui pourrait être un sondage grandeur nature de popularité réelle, qui se concrétiserait à travers l’acte d’achat du livre-programme, ce n’est guère qu’un indicateur parmi d’autres de l’adhésion populaire. Seul l’ego personnel en prendra éventuellement un coup. Cambadélis en sait quelque chose qui n’est parvenu à écouler que quelques centaines d’exemplaires, là où Juppé ou Fillon se placent en tête des ventes des livres politiques. Quant au raisonnement, aussi simple que cynique, qui consiste à se dire que celui qui achète le livre, déposera, au bon moment, le bon bulletin, dans la bonne urne, on sait qu’il est plus qu’aléatoire… Et pourtant, ils continuent, tous, sans trop y croire, à se lancer dans « d’amples propos ». La puissance du verbe, dans un pays qui croit fermement que l’évocation vaut action. Le « dire » rejoint le « faire » au pays d’Astérix. Cela est bien suffisant lorsque chaque jour charrie des exemples de l’inanité du politique à agir sur le réel.