pottecher (© Illustration : Philippe Lorin)

Frédéric Pottecher (© Illustration : Philippe Lorin)

C’est un de ces moments que l’histoire fabrique avec parcimonie. Juillet 1945, Paris, palais Saint-Louis, le procès du maréchal Pétain s’ouvre. Les témoins défilent, et quels témoins ! : Édouard Daladier, « ferme et accusateur », Paul Reynaud, « fin et asticoteur », Albert Lebrun, « solennel et ennuyeux », Léon Blum, « prodigieux dans le portrait qu’il dresse de Pétain ».

Tout près du maréchal déchu, un journaliste a pris place, aujourd’hui considéré comme le père de la chronique judiciaire, le Vosgien Frédéric Pottecher. À ses lecteurs, ses auditeurs, il donne à voir. Il décortique les mouvements et décrypte les mots, autant qu’il décrit les ambiances. Frédéric Pottecher : « Je n’avais jamais vu Pétain, sauf sur des photos. Tout d’un coup, la petite porte du fond s’ouvre, Pétain apparaît, très grand et occupant toute la porte. Il porte un pantalon bleu avec une bande noire, ses sept étoiles, le képi sur la tête, les gants blancs. Il s’approche, enlève son képi, ses gants, se met au garde à vous et salue, claquant les talons comme un jeune sous-lieutenant. Il affichait un parfait mépris pour tout le monde. N’ayant pas obtenu de place sur les bancs des journalistes, j’avais trouvé un siège à deux mètres de Pétain, que je voyais de profil. Il avait l’attitude classique de tous les militaires : le képi posé sur la table, les gants à l’intérieur ».

Talentueux peintre des situations – pour l’ORTF, Paris-Soir, Europe 1, Antenne 2 – Frédéric Pottecher est aussi, peut-être d’abord, un journaliste engagé. Témoin et juge. « La question était : Pétain a-t-il trahi ? Si j’avais été juré, j’aurais dit : oui, il a trahi », « La question était : Pétain a-t-il trahi ? Si j’avais été juré, j’aurais dit : oui, il a trahi » dit-il après le procès. Pottecher prend parti, dans les colonnes, sur les ondes, à l’écran, dans la vie. L’avocat et ancien député Gérard Welzer se souvient avec bonheur de cette soirée où Frédéric Pottecher était venu le soutenir à Épinal, dans une élection qui l’opposait à Philippe Séguin. Gérard Welzer l’avait croisé lors de plusieurs grands procès, ceux de l’affaire Grégory, de Barbie ou de Simone Weber.

Pottecher et Welzer étaient devenus amis. Gérard Welzer : « Je l’adorais. C’était un conteur extraordinaire, une intelligence, un caractère, une humanité. Frédéric Pottecher était quelqu’un de foncièrement gentil. Il était à la fois aimé et redouté. Il était en fait un vrai avocat, défenseur de la justice. Et puis c’était une voix, une gouaille merveilleuse ». Dans toutes les affaires et tous les procès qu’il couvre – Jack Ruby aux États-Unis, Adolf Eichman en Israël, Marie Besnard, Gaston Dominici, Christian Ranucci, Simone Weber en France –, comme dans ses combats politiques dont celui contre la peine de mort, Pottecher se montre à la fois passionné, déterminé et pédagogue. Il affirme, s’oppose, défend, prend position, non sans exprimer ses doutes. Y compris sur la justice elle-même :« Il était en fait un vrai avocat, défenseur de la justice. Et puis c’était une voix, une gouaille merveilleuse » « La justice, ce n’est pas de la science, c’est un art. L’art de rechercher la vérité. Les gens veulent que la justice soit carrée, ce n’est pas vrai, c’est un art ».

L’art, ce monde dans lequel Frédéric Pottecher baigne dès l’enfance, à Bussang où il naît en 1905 d’une mère alsacienne et d’un père lorrain : « Du côté alsacien, c’est la joie, l’opulence. Du côté lorrain, la froideur, l’obstination au travail. Ça fait un mélange heureux et moi je suis le produit de ces deux natures ». Son père est industriel, son oncle Maurice, fondateur du Théâtre du peuple, et sa tante, comédienne. « Elle sélectionnait les acteurs parmi les ingénieurs et les ouvriers de Bussang, elle nous dressait comme des petits chiens, on s’amusait beaucoup ». Frédéric sera quelques mois acteur, avant de se livrer à l’évidence : « On perd un temps fou, ça m’a toujours gêné cette vie idiote où je traînais dans les bistrots la moitié du temps pour dire deux mots sur scène ». Puis vint Paris-Soir et la suite, et une remarquable mise en scène de la justice dans des chroniques inoubliables… et fondatrices.